lundi, mars 19, 2018

Postérité de René Crevel



Dora Maar Crevel dans le fauteuil de Rotin

Lire la première partie de l'article.

René Char: " C'est l'homme, parmi ceux que j'ai connus, qui donnait le mieux et le plus vite l'or de sa nature. Il ne partageait pas, il donnait. Sa main ruisselait de cadeaux optimistes, de gentillesses radicales qui vous mettaient les larmes aux yeux."
Dora Maar portrait de Crevel à contre-jour

"ça me serait égal d'avoir une toute petite vie très médiocre pourvu que je ne sois plus (enfin) toujours torturé dans ma chair."


 Dora Maar portrait solarisé


Nuit (1924) 

Picasso frontispice pour le poème Nuit de Crevel

Doucement pour dormir à l’ombre de l’oubli
ce soir
je tuerai les rôdeurs
silencieux danseurs
de la nuit
et dont les pieds de velours noir
sont un supplice à ma chair nue
un supplice doux comme l’aile des chauves-souris
et subtil à porter l’effroi
dans les coins où la peau se fait craintive, émue
pour mieux aimer, pour avoir peur
d’un autre corps et du froid.
Mais quel fleuve pour fuir ce soir ô ma raison ?
C’est l’heure des mauvais garçons
l’heure des mauvais voyous.
Deux grands yeux d’ombre dans la nuit
seraient pour moi si doux, si doux.
Prisonnier des tristes saisons
je suis seul, un beau crime a lui


là-bas, là-bas à l’horizon
quelque serpent peut-être et glacé de n’aimer point.
Mais où coule, où coule au loin
le fleuve dont a besoin
pour fuir ce soir ma raison ?
Sur les berges vont les filles
leurs yeux sont las, leurs cheveux brillent,
Je ne sais rien dire à ces filles
dont ils sont
les mauvais garçons
dont ils sont
les fiers maquignons.
Je suis seul, un beau crime a lui,
Deux grands yeux d’ombre dans la nuit
seraient pour mot si doux, si doux.
C’est l’heure des mauvais voyous.

Crevel Picasso ou l'imagination critique (1931)

« Picasso, tonnerre aux mille voix dont chacune couvrirait les derniers échos dégénérés du bel orage romantique, feu à faire fondre le caramel réaliste et flamber les brouillards beaucoup plus impressionnistes qu'impressionnants, les mousselines en lambeaux et les nympheas du gâtisme. Picasso par toute son œuvre s'affirme le meilleur juge actuel de notre planète... Sur une plage cet été, Picasso a su persuader à ces nageuses cyclopéennes d'accoucher de pieuvres très extravagantes, quoique en peau de monsieur et de dame comme il faut, avec des caleçons de bain fort dignes. Picasso a continué, parfait, l'œuvre critique de Rimbaud, de Lautréamont, de Huysmans, tous trois acharnés dès le début du dernier tiers du siècle précédent à remettre tout en cause. »





Marius-Bébé volant, Mme Hebdoméros


Enfant, comme je l’ai dit, on avait tout fait pour me dégoûter des animaux. Or, voici deux ans, des amis qui me savaient seul et malade dans un sanatorium, m’envoyèrent un fox à poils durs.
(...)
monsieur mon chien bondissait et rebondissait et bondissait encore, pour inspecter, dans ses moindres détails, ma chambre.
J’essayai bien de l’arrêter en lui insinuant ce dicton classique en Albion : « Un chat, un jour, mourut de curiosité. » Malgré sa haine de la gent féline, il n’en continuait pas moins.
À cause de la chanson :

Marius hisse-moi
Que je voie la fusée volante
Marius hisse-moi
Que je voie la fusée voler.

Il devint Marius, puis Bébé volant.
 
J’ai toujours interprété mes excellents rapports avec Marius-Bébé volant, comme une revanche de l’animal, c’est-à-dire de tout ce dont ma jeunesse, à tort ou à raison, s’estimait avoir été frustrée.
De maître à chien, les choses ne vont jamais sans quelque érotisme.
Lui, bien entendu, aimait à se frotter contre ma jambe, ne demandait qu’à me prouver la virtuosité de sa longue langue rose.
Pour moi, lorsque je l’avais, de l’anglais, fait passer au marseillais, je n’ignorais pas comment pouvait s’interpréter la chanson de la fusée volante. Quant au sobriquet de Bébé volant, n’évoque-t-il point le phallus napolitain, ailé, tel un chapeau de Mercure.
Or, quelques jours après avoir pris connaissance de mon horoscope, qui, justement, me déclarait peu favorables les animaux domestiques, Marius-Bébé volant se perdit et demeura introuvable. Les amis qui me l’avaient donné, m’envoyèrent, alors une chienne caniche.
(...)
Coïncidence, elle s’appelait Marianne.
En souvenir de Marius-Bébé volant, je lui en voulais, comme d’une imposture, de ce nom qu’elle ne s’était pourtant point donné à elle-même.
À cause de tout ce qui m’inquiétait sous cette apparence de chienne, et, parce qu’elle n’était pas sans rapport avec le héros de Chirico, elle devint Mme Hebdomeros.
Or, Mme Hebdomeros, est-ce le surnom qui le voulut, ne dura qu’une semaine.
Elle courut après une auto (durant le passage de laquelle, je l’avais tenue au collier) la rejoignit, alla donner contre un pneu, de la pointe de son fragile bec de cigogne, et, pas même blessée, tomba.
Une lourde pelote de laine qui perd sa chaleur, sur une route, au soir tombant, jamais je ne pourrai plus, sous un autre aspect, me figurer la mort. Dans mes rêves, le regard de Mme Hebdomeros se ralluma, ne se ralluma que pour s’éteindre.
À la minute où elle se laissait aller de toute sa masse, une autre masse faisait une chute simultanée. C’était mon sexe qui se détachait à l’instant que Mme Hebdomeros n’avait plus le courage, la vie de se laisser tenir sur ses quatre pieds de midinette. 

De ce rêve, fallait-il conclure, selon le psychanalyste, que la peur puérile des chiens exprimait déjà le complexe de castration ? ou au contraire, la complaisance systématique à ressusciter de vieilles hantises avait-elle redonné pieds et pattes à une obsession, pour la relancer à mes trousses ?

René Crevel, le Clavecin de Diderot, 1932 (Des très dérisoires thérapeutiques individuelles)


A Jacques-Emile Blanche :
Domaine de la Conque, Valence-décembre 1927
Après une année nomade et assez ratée, vous ne pouvez pas savoir, cher ami, combien réconfortants me sont les signes de mes amis qui ne m'oublient pas. La Suisse fut une longue et double déception. Genève d'abord où le soigneur d'Allington qui a fait des merveilles pour les autres n'en fit guère pour moi, puis Davos, d'où j'ai fui, car la tristesse m'y aurait écrasé. J'ai voulu faire mon petit Gide et tâter de l'Afrique. Mais à Marseille, crachements de sang. Un médecin me donna pour les arrêter une potion qui a déterminé des vomissements si violents que, toute une nuit, mon intérieur se déchira comme un vieux chiffon.
Personne dans mon cœur. Rien dans ma tête et souvent une sale jalousie qui m'empoisonne le sang. Je n'ai ni fièvre, ni bacille. Il y a cent ans mon mal aurait été romantique. Aujourd'hui il ressemble au dégoût? Depuis des mois je me suis habitué à considérer ma vie comme finie. J'essaie de réagir, d'essayer à nouveau d'espérer au futur (sic) possible, mais il y a des heures bien longues et les médecins se contredisent de telle sorte que je ne sais que faire. Cette résurrection des horribles souvenirs d'enfance qu'on avait tout fait pour oublier.
(...) Mon seul soutien fut l'amitié. Ce que Gandarillas a fait pour moi aide un homme à vivre. (...) Je n'ai même plus la volonté de redevenir un homme libre au moins quant à ses poumons. Je vais tâcher de faire encore patience au moins jusqu'en avril, et alors je rentre à Paris et ma vie se vivra sans sacrifices aux soigneurs. Il y a des nuits où l'on a bien envie d'avaler assez de cachets de Dial Cyba pour que le sommeil devienne éternel.
Pardonnez cette longue jérémiade. Votre mot m'a touché à un moment pénible et parce que je rappelle les après-midi d'Auteuil, je vous avoue mes pauvretés. Souhaitez qu'un miracle d'amour (je ne pense pas à la chair) enfin me tire de ce marasme.




Berlin

photo Lili Baruch (in Querschnitt n°4)


De l'automne 1927 à mars 1928, Crevel termine sa convalescence dans le luxueux appartement parisien de Gandarillas au 6 rue des Marronniers, qui offre une vue panoramique sur Paris.

Le couple embarque en voiture pour Berlin dans le but de consulter un spécialiste qui préconise une opération à laquelle Crevel n'est que trop pressé de se soumettre.
Crevel qui souffre de tuberculose depuis plusieurs années est à nouveau malade" Il vient à Berlin pour consulter un spécialiste le Dr Nuverricht réputé pour pratiquer avec succès un nouveau type d’opération dans sa clinique Esculape de la Augsburgerstrasse" Il subira un premier pneumothorax le 7 février qui ne donnera pas les résultats escomptés. Fin février, nouvelle hospitalisation pour tenter une opération consistant à couper les nerfs qui relient le poumon au diaphragme pour faciliter la respiration" Crevel était déjà familier des maisons de santé et des sanatoriums mais c'est semble-t-il à cette époque qu’il comprit que ses espoirs de guérison étaient vains et qu’il devait désormais compter avec la maladie? Cette prise de conscience qui va assombrir sa vie et ses écrits peut expliquer aussi son attitude au cours de ce séjour berlinois. (Michel Collomb)
Evoquant la mutilation, Ezra Pound écrira : "De toute façon, Crevel était pleinement réel, d'une authentique jeunesse, authentique en tout et apparemment en parfaite santé malgré la ligne rouge du pneumothorax, là où on lui avait enlevé une côte."

Les rencontres et les commandes (dont L'Hommage Paul Klee ) retardent l'intervention. Crevel est déjà bien connu à Berlin, grâce à la traduction rapide de La Mort difficile effectué par Klaus Mann (fils de Thomas). Dans Le tournant, son autobiographie, Klaus Mann (sans doute l'un des rares amoureux transis et insatisfait de Crevel, évoquant sa physionomie "moitié archange, moitié boxeur" écrit :
" Son charme foudroyant - il était peut-être en effet l'être le plus doué de charme que j'ai jamais connu- comportait un élément tragique et sauvage, une sorte d'emportement désespéré, qui venait du cœur même de son être et se communiquait à tous ses gestes, ses paroles et ses regards. Ses yeux étaient quelque chose d'indescriptible, de vastes étoiles emplies de lumière, élargies comme par une panique constante ou un ravissement sans fin. Il était amical et généreux, mais il pouvait aussi devenir agressif et même cruel. Son intégrité fanatique se révoltait contre tout ce qui était bas ou vulgaire. J'étais parfois troublé et même horrifié par la rigueur de ses jugements, la véhémence de ses réactions. Son antipathie envers certaines puissances et institutions avaient un caractère presque maniaque."

Mais en janvier 1927, Klaus n'est pas en Allemagne, contrairement à Gide, qui vient, cinq ans après sa première visite, donner une série de conférences pour lesquelles Crevel distribue abondamment invitations et tracts. Contre toute attente la présence de Gide redonne à Crevel une force de travail qu'il pensait perdue.

"Ses m'ont m'ont redonné du courage. J'ai acheté du papier pour travailler" écrit Crevel à Marc Allégret (l'amant de Gide), ancien camarade de lycée à qui il fait des déclarations d'amitié renouvelées :
"J'aimerai Berlin toute ma vie parce que c'est là que j'ai été sûr pour toujours qu'on s'aimait comme des frères".

Vente de la correspondance au "petit Allegro' augmentée de photos prises par le même :
"Et maintenant que l'amour (Coconote [Mc Cown]) est défendu à moi-même, par moi-même, de grandes, de belles amitiés comme la tienne peuvent seules me redonner ce courage lyrique sans quoi la vie ressemble à une sale raie au beurre noir."

photo Marc Allégret


 L'enfant bleu

A Berlin, comme le sexe -trop d'offres!- la drogue est facile, à la pharmacie au coin de la rue. L'amour proscrit, Crevel croit pourtant le retrouver auprès de Dorothea, dite Mopsa Sternheim (décoratrice de théâtre, opiomane, fille de l'écrivain dont le divorce a causé un récent scandale).Tony de Gandarillas semble s'être consolé auprès du frère de Dorothéa, Klaus.


 Tony, Klaus, Sanssouci 1928

Crevel joue avec un projet de mariage, relancé par un fantôme d'enfant dont il se croit le père (et qui serait en réalité -s'il a jamais existé- celui de Marc Allégret, dont Mopse était tombée follement amoureuse).

Crevel à Marc Allégret." Quoiqu'il advienne j'attends la fin. Le miracle de Mopse fut de m'aider à ne pas souhaiter cette fin prochaine".

Dorothea "Mopse" Sternheim

Etes-vous fous? raconte en partie cette illumination berlinoise :

 "Les yeux de la jeune Berlinoise, ces yeux dont tu ne t’es pas même donné la peine de constater la couleur exacte, déjà tu as subi leur charme. A l’extrême limite du soir, de l’indécision, leur regard rédempteur s’est allumé."

                                                        Êtes-vous fous ?, 1929
 
Journal de Mopsa : "Mauvaise conscience du temps gâché. Souffert comme une bête à cause de Marc et là-dessus dégoût,répulsion devant la souffrance en elle-même – et je sais bien que toute cette affaire est une passade sans importance. Quelle juiverie mon cœur!"


"Je voulais avoir un enfant de [un blanc] pour débarrasser ma conduite de toute cette frivolité parce que je sens à quel point cette fois je peux me porter garante. Mais  jamais aussi peu de réponse n’est venu d’un homme que j’aimais."
Après le départ de Berlin d'Allégret le 18  février,  elle note:

"Ce soir. Ivre morte, peut-être pour une fois sincèrement. Marc Marc Marc Marc! Je l’aime. Le trouve pas à la hauteur, sans classe, protestant – et pourtant. Pourquoi mon  Dieu   ? pourquoi  ?  Et  pourquoi  pas René  ?"


Mopse à son tour vient à Paris, où elle retrouve  Klaus Mann. Tout espoir d'amour fou cultivé en Allemagne s'effondre. A Crevel qui veut la voir tous les jours Mopse reproche son empressement, sa instinct de propriétaire petit-bourgeois, sa brutalité. Sur l'idée de mariage auquel Crevel tient toujours elle refuse de répondre. Elle suit pourtant au bal blanc des Noailles, celui pour lequel Etienne de Beaumont met en scène un divertissement gothique, suivi de la projection du Faust magique de Jean Hugo sur une musique d'Auric et de la première audition d'Aubade de Poulenc. 



 Christian Bérard, Boris Kochno, Jean Michel Frank, Emilio Terry, Marie Laure de Noailles 
 photo Man Ray


Crevel la présente comme une simple "amie berlinoise".
"Le plus triste fut de ne pouvoir dire que Mopsa m'aimait de façon à devenir ma femme" confie Crevel à Allégret.

C'est peu après son retour en Allemagne où Crevel ne peut la suivre, les médecins lui ayant de nouveau prescrit un repos absolu, que Mopsa annonce à Crevel qu'elle est enceinte. 
Crevel a pu croire, un moment que la réalité rejoignait le fantasme qu'il avait créé ; névrose d'écrivain!
Il se précipite chez la diseuse de bonne aventure (comme s’il n’en existait pas de mauvaise).
Quatre à quatre il grimpe les cinq étages. (...)

Déjà les courants d’air ne lui ont pas si bien réussi à ce garçon ! Il aimait le vent à la folie. Prétexte à de jolis symboles. Mais un citadin n’a guère de tempêtes à sa disposition. Pour traduire, à coups moyens terrestres, l’ouragan, il a laissé portes et fenêtres battantes. D’où un méli-mélo pulmonaire. La carcasse ne fut jamais bien fameuse. Maintenant il a la fièvre, il tousse… Il exècre cette rauque chanson, qui, d’ailleurs, a dû finir par réveiller la Pythonisse, puisque se traînent des savates de l’autre côté de la porte qu’on ne tarde plus à ouvrir.
L’homme prévient qu’il déteste le passé, et le présent. Il n’est venu que pour le futur. Il fait le vide en soi. De ce qu’il fut, de ce qu’il est, survit, seule, une frénétique fringale d’imaginer. Il ferme les yeux afin que nulle vision trop actuelle ne s’interpose entre l’avenir et ses paumes.

À mille lieues, sous les mers du futur, elle voit :
— D’abord un mariage avec une rousse. Vous aurez été présenté à la fiancée, à l’étranger, au cours d’un voyage.(...)
Voyage de noces en Italie.

À Venise la rouquine s’aperçoit qu’elle est enceinte. Neuf mois plus tard elle accouche d’un enfant bleu. La garde n’en croit pas ses binocles, mais le médecin, encore un qui aime la peinture et s’y connaît, pense qu’on ferait une jolie aquarelle de la maman et du bébé. Hélas ! ce poupon excentrique meurt de jeunesse, à l’âge de trois minutes. Cher innocent dont la tête pesait trop lourd à la fragilité du cou, les années suivantes ta pauvre mère te donnera tout un arc-en-ciel de frères et sœurs non plus viables que toi. C’est la faute du papa qui s’est trop fatigué. (Etes-vous fous?)


Nouvel embrasement :
A Mopse: "Je pense beaucoup à notre petit bleu, il paraît qu'il pourra naître sans être un monstre, m'a dit le docteur Pique-Cul. J'aimerais ce gosse s'il vivait".
"Mais toi qui es la forge où se fabrique ce personnage, tu as seule le droit d'en faire ce que tu veux".

Las, la forge se trouve rapidement un autre forgeron... elle décide d'épouser précipitamment le Baron Carl Rudolph von Ripper, médiocre peintre cubiste et surréaliste (qui deviendra, mais après 1940, l'un des plus remarquables dessinateur réaliste de son temps).


A cause de son séjour dans la légion étrangère (il a été blessé en Syrie), Crevel jamais avare de dénominations affectueuses et ironiques, le surnomme " le Légionnaire". Mopsa le désigne dans son journal comme Jack [the Ripper, of course] ("Et ça m’excite presque dans ma vieille âme de joueuse de savoir si je parviendrai à le faire|[à propos de l'avortement en juillet 1929] car Jack je t’aime sans mesure !")

von Ripper (année 30)


La réalité  dépasse le fantasme. Devant Mopsa qui ne peut toujours pas l'aimer, c'est le mari qui tombe à la première rencontre au sanatorium, immédiatement amoureux, sinon tout à fait de Crevel, au moins de son corps torturé.

Le 12-10-1929 à Choura Tchelitchew

Choura, mon ange,

Tout est fou sur la terre.
Mopse se marie.
Pas avec moi.
Mais avec l'Autrichien charmant qu'elle avait amené pour lui tenir compagnie, ici, à Leysein. L'Autrichien est tombé amoureux de moi, et moi de lui. Avant de partir de Lausanne, il m'a demandé d'épouser Mopse. Il veut que nous vivions tous 3 ensemble à Berlin quand je serai guéri.Choura, cet amour à 3 a fait mon bonheur les dernières semaines de Leysin avant mon opération. Il a fait mon bonheur à Lausanne? Mais, de retour ici, il me torture. Pourquoi rien n'est-il jamais simple. Et je pense à l'enfant qu'on n'a pas laissé naître et Mopse ne parle jamais de son mariage, n'écrit pas. L'autrichien Ripper écrit de longues, d'admirables lettres qui me donnent de lui une nostalgie infinie. Mais Mopse qui dit tenir tant à moi a des silences qui équivalent à des mensonges. Choura, avant que Mopse ne vienne en août, je glissais tout doucement à la mort. Elle m'a ressuscité. Mais elle joue avec le feu. Aimer à la fois un homme et une femme, en être aimé et séparé. Lui m'écrit qu'il y a une place pour moi dans leur futur appartement. Mais quand irai-je à Berlin? Choura, l'automne est venu ce matin. Il pleut. Je ne suis pas triste, mais je voudrais dormir, dormir.
Que tout devienne simple enfin.
Un étudiant iboune [comprendre homosexuel, Iboune était le surnom du frère de Choura, Pavel] (te l'ai-je écrit?) est venu me voir, mais je ne veux que la solitude.
Pardon de t'écrire tant de moi, ma chérie.
Toi, soigne-toi.
A Paris, fais tout ce qu'il faut pour savoir à quoi t'en tenir et prendre une résolution nette, même si elle est aussi brutale qu'une thoraco?
Douchinka chérie, je t'aime et je t'embrasse.

De cet amour témoigne le meilleur portrait de Crevel et, sans aucun doute le meilleur pastel de Ripper

Carl Rudolf von Ripper


 " A force d’être seul j’ai besoin d’être trois " ( à Étienne de Beaumont)

photo autographiée

A Etienne de Beaumont, Crevel rappelle le bilan de son séjour :«Berlin m'a grisé, puis ennuyé, puis irrité, puis amusé à nouveau. La santé ? Bonne apparemment mais d'ici quelques jours, j'entre en clinique.On va m'observer, me charcuter, me guérir."




La chute des corps



A Jouhandeau
[non datée, non signée, 1926].
Pouah ! J'ai les 2 poumons endommagés. Il y a un trou - une caverne disent les poétiques médecins... 
[non datée, été 1927, du Parksanatorium de Davos Platz, en Suisse].
... je n'ai pas foi dans ces montagnes où rien ne se fait par amour. Je suis aussi vert que par le passé et mon poumon gauche va mieux. J'ai encore dans le droit un trou (caverne disent poétiquement ces brigands de médecins) plus gros qu'un œuf de vanneau?
Dans les sanatoria de la "Montagne magique",  on charcute, on torture, on désintoxique, on achève avec les  moyens archaïques de la médecine castratrice. Ici, tout est blanc, le ripolin des couloirs, la teinte de la peau des cadavres en survie et comme il l'écrivait  de Davos à Marie-Laure de Noailles, "La neige tombe, retombe, surtombe, catacombes, hécatombe."

 

1929 : A Georges Poupet (directeur littéraire de Plon, un intime qui n'a jamais levé le petit doigt -Julien Green dixit- pour publier les derniers textes de Crevel quand ils étaient refusés par tous les autres éditeurs) :
"Je me détache des autres comme de moi-même. A table, il me semble,  que je suis un poisson d'aquarium plus de la même matière que les créatures que je vois et qui me voient, mais dont une transparence infranchissable me sépare. Ce n'est pas la maladie puisqu'ils sont malades eux aussi. Quoi?"
En juillet 1929, du sanatorium de Leysin, Crevel répond à Georgette Camille qui lui a parlé de collaborer à une nouvelle revue :  
j'espère une guérison pour ce printemps, j'ai joué mon dernier atout en me faisant couper les côtes. Ce sera la vie normale, ou la mort normale... 
A la comtesse encore :
On coupe les côtes. Il faut en arriver là. Car la sagesse me réussit encore moins que la folie.
A Etienne de Beaumont :
Cher. Aux grands mots les grands remèdes, à bon chien, bon rat, et à René Crevel les opérations. Ayant eu ici  malgré une sagesse exemplaire) une jolie petite rechute, le docteur, pourtant archi patient, se décide à l'opération.
Aux Jouhandeau
Faites de la bonne magie pour moi.

A l'annonce de l'opération qui a lieu le 13 Septembre, Mopse et Ripper se rendent au chevet de Crevel. Ils resteront sept semaines à Lausanne pour surveiller le convalescent. Comme son bras droit est encore paralysé, les deux amants prennent la plume à sa place.

Mopse à Choura Tchelitchew:
Je peux vous dire avec grande joie que René va beaucoup mieux, même le médecin est étonné tellement il fait de progrès. Evidemment, il ne peut pas encore se bouger, mais il est tranquille et frais et recommence à être d'une belle insolence, ce qui me tranquillise beaucoup parce que les premiers jours, il était d'une douceur à faire peur.

Ripper à Etienne de Beaumont :
Mon cher Comte, René va à merveille. Le voilà déjà assis dans un fauteuil pour presque la moitié du jour, d'une humeur épatante. On ne peut pas espérer mieux. Il restera encore dix à douze jours à Lausanne et retournera après à Leysin.
Dès qu'il réapprend à se servir de sa main droite, Crevel annonce à Marie-Laure de Noailles :
Opération réussie. Ma cicatrice (de 20 centimètres) a été photographiée pour le congrès de chirurgie. Plusieurs amis allemands et autrichiens se sont déplacés pour me tenir compagnie. Marc Chadourne, gentil et silencieux, est là aussi avec Emilio Terry toujours aussi spirituel. Moi, je le trouve très amusant, un ami parfait, avec qui l'on ne s'ennuie jamais.
 Dali Portrait d'Emilio Terry

A Etienne de Beaumont :
La petite Sternheim et Ripper se marient. Pour me donner un foyer. Ce système ressemble un peu à celui du personnage mythologique qui mange ses enfants pour conserver un père. Moi, je me fais l'effet d'un mineur en maison de correction. Quand je pense à un futur, je ne sais plus par quel bout je pourrai prendre la vie.

A Mopse :
Comme je voudrais être à la pension Vos? Décidément il ne faut plus se quitter. Moi, je veux guérir à cause de toi, du Légionnaire. Alors vous deux soignez-vous bien l'un l'autre pour que votre Crecre vous retrouve. On m'a toujours prédit que ma vie serait belle à partir de la trentaine.
C'est Ripper qui lui répond :
Tu viendra en cinq mois d'ici, au plus tard, habiter chez nous. Je pense tout le temps à notre belle vie à trois et je me réjouis que ce seront nous qui donnerons au monde le spectacle de la parfaite et grande alliance triple. Crecre je tremble de joie quand je pense à ça. Quel bonheur la vie nous a réservé... Je crois que ce sera le ciel sur la terre.

Mopsa, elle, se montre de moins en moins passionnée. Le rêve se perd pour elle dans les fumées de l'opium et la compréhension progressive qu'elle ne parvient à éprouver de tendresse que pour des femmes. La course en avant se poursuit. Mopse finira par rejoindre sa mère en exil à Paris quand Ripper arrêté emprisonné et torturé par les nazis dès 1933 ne devra sa fuite en Angleterre puis aux USA qu'à une série de pressions diplomatiques.


Le 22 février 1940, cinq ans après la mort de Crevel, Mopsa confie à son journal
Je pense sans cesse à René, je le sens existant. Si PROCHE. Sa mort est un trou béant dans ma vie, irréparable, d’où tout le bonheur s’en va, goutte après goutte. Souvent c’est comme si ma vie me quittait pour aller vers lui et lui donner forme à nouveau. René ! Le seul reproche que je me fais c’est de l’avoir mal aimé, lui mon frère parmi les hommes. René, je t’aime tant !

La photo envoyée à Eluard et Gala au retour à Leysin

Crevel crût-il lui même très longtemps à la belle histoire ? puisque il écrivait à Choura dès l'automne 1929 :
Je reste ici jusqu'au 15.
Je me lève un peu.
Demain, s'il fait beau je descendrai même au jardin.
Je passerai l'hiver en Suisse et si je guéris je crois que j'irai en Allemagne ou en Italie.
Je voudrais avoir une petit maison (où il y aurait toujours une chambre pour Foinfoinovna. Mais hélas son Foinfoin se ruine et il a passé l'âge de faire le gigolo.
Eugénie [Eugene Mc Cown] (je pense à elle quand je parle de gigolo) est venue me voir. Elle a une exposition en Amérique cet hiver. Elle est joyeuse et inconsciente.
Je voudrais faire un grnd roman. J'espère que l'électricité qu"on m'envoie dans le bras va le guérir.
Pourquoi ne vas-tu pas maintenant à Pau où l'automne est très beau.
Ne prends pas froid. Je t'aime. Je t'embrasse
Si cet échec a sans doute joué dans la précipitation avec laquelle Crevel s'est jeté dans l'engagement politique, le calvaire médical se poursuit :

1930, à Georges Poupet :
On me dit que tout va bien, mais les cicatrices ont sauté et ce sont les deux abcès qui suppurent. Je suis défait moralement. Un coup de lune m'a valu une heure de vraie folie. On me donne des calmants et on me dit des balivernes. Si seulement on me laissait me promener dans les corridors. Mais la nuit, sans dormir avec la lune, la méchanceté d'une planète a raison du dernier courage.
Le 18 juillet 1930, Crevel dresse pour Poupet un bilan tragique de deuils où il compte Jacques Rigaut, Kit Wood, Yvonne George, la chanteuse qu'aimait Desnos (et Mopsa), Jeanne Bourgoint. Et il conclut: «Je ne croyais pas que ce qui fut notre jeunesse (gens et rêves) si vite s'effondrerait dans la mort.»


Lettre de Crevel à Élise Jouhandeau,1933 :
Le docteur est content de moi. Mais je reste toujours au lit. J'ai joué ma dernière carte en venant ici. Il faut que je gagne la santé. Sinon, rien ne vaut plus la peine. Si je guéris, il me semble que je renaîtrai pour une autre vie. J'ignore laquelle. J'ignore avec qui (...) Je rêve d'un grand et beau livre. Je ne sais par quel bout le prendre et puis je commence à devenir exigeant avec moi-même et je ne veux rien faire plutôt que faire médiocre (...). C'est comme si j'étais en gestation. La maladie c'est le ventre d'une mère pour moi...
"Mon poumon à moitié en danger, c'est trop. J'en ai pleuré hier. Aujourd'hui, il est vrai, on m'a un peu consolé. J'ai du sang superbe, qu'on m'a dit. "
Lettre à Jean-louis de Faucigny-Lucinge, 1933
Je supporte bien 3 ou 4 semaines, mais après 28 jours de chaise longue, d'huile de foie de morue, de piqûres et de nourriture sans sel, je me sens devenir fou et n'ai d'autres ressources que d'aller arroser ma folie d'un assez sinistre whisky en compagnie d'autres toussotants.

Lettre à Choura Tchelitchew 1934
Moi je suis en Suisse, faisant cures sans sel, sel d'or, chaise longue, huile de foie de morue. Ce n'est guère gai. C'est démoralisant, c'est usant pour la cervelle. Enfin, Ibounovna, je me fais une raison. J'ai toujours des bacilles et une petite caverne au sommet du poumon qui a eu la thraco. L'autre étant plein de cicatrices, mais bon. 

A Tota Cuevas,  Davos, hiver 1935 :
Je ferai ma chance puisqu’on fait soi-même sa chance et sans doute sa tuberculose. Espérons même que j’aurai la grande chance de m’en refaire une autre, de tuberculose. C’est si réconfortant, apaisant de passer les plus belles années de sa vie en Suisse, à geler, à regarder ses crachats par transparence, etc. […] Je suis un raté, une fois pour toutes. J’ai perdu mon stylo ce matin. Si je ne le retrouve pas, j’aurai un peu moins la tentation de vouloir me manifester. Et puis j’ai déjà trente-quatre ans et l’homme qui fait sa chance après avoir vécu meurt.



L'arbre à Méditation (Salmigondis, la grande Marmelade)

 

Le Grand Livre dans lequel tout littérateur rêve d'enfermer le monde depuis l'exemple de Proust, Crevel l'a inachevé plus d'une fois. Depuis 1930, il travaille à une sorte de journal du sanatorium, mélange de pamphlet, d'opinions critiques, de considérations sur le déclin physique, qu'il intitule Salmigondis, puis pense à rebaptiser . Ce texte, le dernier publié (L'Arbre à Méditations 2013) déroute tous les éditeurs potentiels, et même les amis les plus proches. 

 




Dans un dernier effort de cohérence, Crevel finit par en tirer un substrat narratif qui devient Les pieds dans le plat dont même Eluard, en séjour thérapeutique à Davos s'attribue le mérite de la "réfection" :


Lettre de Paul Eluard à Gala, 1933 
Le roman de Crevel prend des proportions phénoménales. Il s'est remis, sur mon conseil à y travailler et c'est du plus heureux effet. Ce livre dont, dans sa première version, je n'étais pas très enthousiaste, que je trouvais un peu gratuit et inutile, est maintenant admirable.
Merci pour la faute de grammaire, mais Gala, devenue Dali, savait pertinemment que Crevel avait réécrit l'essentiel de ce qui était alors
La Grande Marmelade, chez elle, en Espagne.

Mais reconnaissons-le, gans ma note 16 du texte définitif des pieds dans le plat, Eluard est là, en effet :
Dans ce sanatorium, où les juifs sont mal vus par les chrétiens et où l’assistance est telle que je n’aurais pas eu le courage d’y rester cinq minutes sans la présence d’Éluard, mon passé, mon probable futur de tuberculeux ayant déjà laissé six côtes dans la bagarre me valurent de prendre une belle rage à la lecture des lignes que Panaït Istrati a eu la nauséabonde sottise d’écrire en tête de son dernier livre. Cet ouvrage, annonce-t-il, cet ouvrage que j’ai arraché ligne par ligne aux griffes d’une tuberculose parvenue à son dernier degré, je le dédie en hommage au pauvre corps humain qui lutte héroïquement avec cette impitoyable maladie, à tous les tuberculeux de la terre, qu’ils soient de braves gens ou des canailles.


On y retrouve avec Les pieds dans le plat les mêmes personnages, sans doute plus incarnés, une objectivation de la critique politique et sociale, sans que la violence du propos soit vraiment atténuée, à travers une sorte d'Hitler-Hindenbourg en jupons, opposée à une chrétienne fascisante, mère d'un avorton, l'auteur lui-même.


« Et dire que notre mère voulait la couper à ceux qui ne la mettent pas là où il faut ! »
En écho, Espéranza se demande : « La couper à qui ne la met nulle part ? » Mais elle répugne à toute inutile violence. Elle ne va pas mutiler son fils, elle va, tout bonnement le faire circoncire, pour lui apprendre. Lui apprendre quoi ? La vie, pardi.
Elle le mène donc chez un chirurgien qui, bien chapitré, lui découvre une appendicite et sait le persuader de se laisser opérer.
Au réveil, effrayé par une douleur non localisée là où il s’y attendait et incapable de penser que la partie avait été sacrifiée au tout, il pousse un cri si déchirant que ta mère, assise à son chevet et en train d’écrire, pour passer le temps, quelques cartes postales, renverse sur sa blouse immaculée d’infirmière d’opéra-comique, le contenu d’un stylo qu’elle avait, à l’aube de ce jour chirurgical, fort à propos, rempli d’encre rouge. Par la suite, elle s’intéressera plus que de raison aux pansements, tiendra à disposer elle-même les compresses autour de la cicatrice. À voir toujours les mains de sa mère tachées de son sang le plus intime, le fils sent un besoin de vengeance naître en lui. Il voudrait que toutes les créatures du sexe expiassent pour l’une d’entre elles. Il imagine de très savantes blessures. Mais, a-t-il un corps à sa disposition, sa couardise n’ose tailler dans les chairs. Il fuit, va au bordel, demande une pensionnaire qui ait ses règles ou, si par malheur, aucune de ces dames ne se trouve indisposée, asperge celle dont il a dû se contenter du contenu d’un flacon de sauce tomate.(...)
Dans un avant-épilogue suivant une diatribe politique qui serait sans aucun doute censurée dans la belle France de 2018, Crevel livre quelques clés des événements de son ultime auto-fiction:
 Le fils d’Espéranza : L’auteur-spectateur, entre l’âge de quatre et dix ans, chaque fois qu’il reçut une gifle de la preste main maternelle, se disait que s’il était le fils de la putain du rez-de-chaussée au lieu d’être celui de l’irréprochable dame du quatrième, tout s’arrangerait. D’où le mythe de l’enfant séduisant.
(...) Ce fils d’Espéranza qu’il avait d’abord rêvé d’être, il en a fait ce qu’il aime à croire son contraire, il en a fait son contraire et pour mieux s’en réjouir le quatorzième convive a (autrement dit, j’ai, moi), parsemé sa route de quelques fleurs qui furent sur la mienne.
D’où cette circoncision que l’auteur-spectateur a lui-même subie à l’âge de trois ans. Elle lui a laissé des souvenirs inavoués d’une telle force et en telle quantité que, malgré nombre de revanches voluptueuses, ses cauchemars jusqu’au printemps 1932 confondaient le sang et le sperme. Mais il a (j’ai) revu, en avril dernier, la plage de Saint-Jean-de-Luz où, durant l’été de 1909, ma mère, vêtue d’un costume tailleur de serge impeccablement blanche, écrivait des lettres, tout en surveillant mes jeux au bord des vagues. Une lame d’une violence inattendue soudain faillit l’emporter. La mère renversa son stylo. Le capuchon dudit stylo tomba, se perdit dans le sable, tandis que l’encre rouge qui l’emplissait tachait la robe blanche.
Le symbolisme de cet incident était trop clair pour qu’il n’en fût point fait cadeau au gringalet. Après l’avoir mis en possession de ce viatique, je n’avais plus qu’à le laisser voler de ses propres ailes.
(...)
Il se tire un coup de revolver dans la poitrine. Bien entendu, il se rate. On le transporte à l’hôpital. On l’endort et il se réveille au sommet d’une pyramide de chapeaux pointus, d’où il embrasse un tel horizon que viennent spontanément sur sa langue les mots à dire pour être compris de tous, même des cailloux. Les mots font des phrases, les phrases un livre. Le livre s’appellera : Des os, du poil, du sang. Il sera le livre par excellence. L’auteur de cette bible nouvelle, sans doute, entendrait-il les critiques facétieux le traiter de Barrès des chiens. Mais qu’importe ! Il s’agit seulement de savoir ce que pensent, ce qu’en pensent les cormorans errant en rang autour d’un corps mourant.

Le texte de l'Arbre nourrira aussi différents articles polémiques égrenés jusqu'en 1935.

début 1932, à Marie-Laure de Noailles, Davos :
J’ai travaillé formidablement à une chose que sans doute personne ne voudra publier. Mais tant pis. Je l’ai lu à Giacometti que j’ai rencontré à Saint-Moritz.

Giacometti s'enthousiasme pour le texte et souhaite réaliser le frontispice de l'ouvrage. Ce sera d'ailleurs son premier essai en matière d'estampe.



A Nora Auric
  je crois que j'ai écrit un livre très clair qu'on trouvera emmerdant choquant grossier méchant (et d'abord méchant pour moi-même, car je ne m'y fais pas de quartier). Pour Giacometti, j'avais trouvé, aussi, les idées magnifiques, mais pour moi, surréaliste, I play the game et le jouerai jusqu'au bout, serait-ce à mes dépens. Vous direz que mes moyens d'expression ne sont pas les mêmes que ceux de Giacometti. C'est vrai, mais j'ai perdu mes tribunes ou plutôt j'ai renoncé à celles que je croyais équivoques et je pense que de tout mon travail résultera, dans un placard rue Nicolo, une masse de papiers, sans possibilité d'éditeurs.
Lors de la publication des Feuilles éparses (ensemble de poèmes et articles édités en revue) en 1965 chez Louis Broder, Giacometti se souviendra sans doute de l'Arbre à méditations :


Un pommier ne mange pas ses pommes. Le solitaire, arbre à méditation, comme d'autres à pain, beurre ou fromage, que fera-t-il de ses fruits ? Nulle prairie à ses pieds n'étale un tapis de complaisance et le sol qui se refuse aux fringales d'aujourd'hui ne recevra non plus, demain, ce qui, mûr, pourrait vouloir laisser sa branche.
Défeuillé de présent à n'oser rêver de bourgeons futurs, gnome en bois de regret, recroquevillé dans une écorce que ne tendent ni souvenirs, ni espoirs, déchu de l'animal ou végétal, les comparaisons pépiniéristes et forestières ne jouent, à son endroit, que pour le blâme. Pas moyen de baptiser lianes les bras, les jambes, que l'immobilité a si vite démusclés, ni liserons les mains qui, avant de se faner à jamais, se joignent sur la poitrine afin de gratifier le plus symbolique des organes et son tabernacle à toit de côtes d'une délectation d'ailleurs aussi morose que celle des aubes par trop abandonnées.


Exemplaire de Valentine Hugo Chère Valentine, vous tirez leurs secrets des visages romantiques, alors Les Pieds dans le plat sont un peu intimidés de dire bonjour et amitiés et souvenirs à celle qui met les figures dans leurs rêves. Votre René".
Cet envoi apparaît en fac-similé incrusté de laiton dans le tableau de Valentine Hugo Portrait des Poètes surréalistes



Valentine Hugo "La Constellation Surrealiste" (Paul Éluard, André Breton, Tristan Tzara, Benjamin Péret, René Crevel, René Char)


Le portrait (il faut le dire, assez mauvais, avec ces arcs de cercles évoquant soit un rideau de dentelle anglaise soit une lame de scie circulaire) que publie Valentine Hugo dans son ouvrage sur les écrivains surréalistes accentue la méprise qui fera de Crevel "l'ange sacrifié".



A Klaus Mann, 1935 :
En France, nous avons un homme qui avant et pendant la révolution de 1789 fut un des hommes les plus audacieux sexuellement, les plus révolutionnaires pratiquement et intellectuellement. Ce fut le marquis de Sade. Si je réécris un nouveau roman, je veux qu’il soit très explicite du côté sexuel. Dès qu’il y a puritanisme, il y a danger pour la révolution, puisque le puritanisme étant un effet sexuel de la réaction, cette réaction-là risque fort d’en entraîner d’autres.



Photos de groupe avec deux renégats

L'engagement de Crevel aux côtés des surréalistes devient inconditionnel à partir de 1931, au moment où il n'a plus de temps à consacrer à l'écriture romanesque et se tourne vers des positions politiques radicales. Sa révolte et son appel à la révolution laissent ses éditeurs frileux, perplexes, voire hostiles, il ne peut plus compter que sur les confidentielles "éditions surréalistes" pour répandre ses réflexions critiques
N'est-il pas significatif que dans toutes les représentations de groupe, il occupe une position presque extérieure, non de son fait, mais comme si on redoutait déjà de le côtoyer :


Paul Éluard, Jean Arp, Yves Tanguy, René Crevel.
Tristan Tzara, André Breton, Salvador Dalí, Max Ernst, Man Ray.

 Man Ray 1930

Yves Tanguy Crevel

En 1922 déjà dans le tableau de Max Ernst, il se trouve seul de trois quart dos; intéressé seulement par le théâtre du monde où l'on croirait qu'il joue avec une maison de poupées.

Max Ernst, une réunion d'amis (les surréalistes en 1922)

premier rang de gauche à droite: René Crevel ( Max Ernst (sur les genoux de Dostoïevsky ), Theodor Fraenkel, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Johannes Th. Baargeld, Robert Desnos.
arrière : Philippe Soupault, Hans Arp, Max Morise, Raffaele Sanzio, Paul Eluard, Louis Aragon (ceint de lauriers), André Breton, Giorgio de Chirico, Gala Eluard


Breton, Dali, Crevel Eluard


Seul parmi les surréalistes, Dali a véritablement aimé et compris Crevel. Dali, comme lui s'est plusieurs fois trouvé sous le coup des menaces d'exclusion, non pas pour des raisons politiques, mais parce que ses œuvres contenaient aux yeux des culs-serrés trop d'éléments triviaux et d'allusions sexuelles jugées vulgaires.

 
 Dali L'énigme de Guillaume Tell

Cette œuvre, où Guillaume Tell a les traits de Lénine, père ridiculisé, s'attira les foudres de Breton, qui tenta même de la détruire et réclama l'expulsion de Dali du groupe surréaliste.

Dali Mobilier fantastique

Crevel paragraphe final de Dali ou l'anti-obscurantisme
Comme Freud ressuscita Œdipe, il a ressuscité Guillaume Tell.
Ce sylvestre personnage qui joue à l’arbalète avec une pomme sur la tête de son fils, et dont le sens paternel ne se révolte pas plus que celui d’Abraham sacrifiant Isaac ou Dieu le père Jésus-Christ, ce Guillaume Tell ressuscité dans des tableaux et des poèmes, couronné de roses, une poitrine de femme ballottant sur un torse contourné et la verge hors du caleçon, plus noueuse que ces branches, au long desquelles il grimpe, un pain entre les dents, parce qu’il mérite bien de donner son nom à quelque complexe, il aura le plus beau monument de simulacres au centre de la ville dialectique que les doigts, la plume, les pinceaux, la parole, les rêves, l’amour de Dali, à toute minute, métamorphosent.

Dali Guillaume Tell

Carnets de Jacques-Emile Blanche :
De René Crevel, un essai sur le peintre Dali, le Catalan surréaliste dont les peintures d'un érotisme morbide, monstrueux, exaltent l'imagination du pauvre enfin tuberculeux. "Dali ou l'anti-obscurantisme." Elucubration en moins de 30 pages où il croit remuer de profondes pensées - style détestable, incohérent, rabâchages communistes, révolutionnaires,  galimatias prétentieux issu des proses d'Aragon, de Breton, d'Eluard. Sa dédicace porte : "A J.-E. Blanche qui va rigoler un bon coup. Amicalement". Non, cher petit René, je ne rigole pas du tout. Vous êtes devenu "sérieux". Vous n'avez plus de jeunesse. Karl Marx n'était pas fait pour vous ; vous êtes bien plus dans votre élément naturel chez le comte Charles de Noailles et sa femme, arrière-petite-fille du marquis de Sade, archi-millionaires "sympathisants", dites-vous, de la cause bolchévique. (...) vous êtes "tirebouchonné" sur vous-même (une de vos expressions), noué. Toute votre aimable fraîcheur, déjà flétrie.

 Crevel Manuscrit de Nouvelles vues sur Dali et l'anti-obscurantisme (1933, première édition 1969)
Alors que tant et tant ont pris la psychanalyse pour une mare à complexes, où s’en aller mirer de sempiternelles délectations moroses, Dali, lui, n’était pas d’humeur à se laisser satisfaire par les pratiques d’un narcissisme de tradition classique et romantique à la fois, donc de tout repos. La masturbation n’est plus un petit passe-temps à fleur de peau. Voici Le Grand Masturbateur. Voici le sphinx des temps modernes. Un geste plus ou moins photogénique, une phrase bien tournée, une main complaisante, mais cela ne saurait suffire à résoudre ses énigmes. Et d’abord, la photogénie du geste, la tournure de la phrase, la complaisance de la main, elles nous apparaissent comme autant de nouvelles interrogations sur, pour, contre, dans ce monde que l’homme, son triste habitant, aujourd’hui plus que jamais, doit interpréter — fût-ce aux seuls mais décisifs éclairs de ses délires — pour le métamorphoser.
Dali Le grand Masturbateur


Les deux artistes se sont en quelque sorte mutuellement rendu service. On ne sait d'ailleurs lequel des deux posa pour la photo de Man Ray du 5ème numéro de la revue Minotaure.

Dali ou Crevel drapé

Dali Préface à la réédition de La mort difficile
On l'envoyait dans un sanatorium pour le désintoxiquer, et après des mois de soins assidus, de nouveau renaissait. Nous le voyions ressurgir dans Paris, débordant de vie comme un enfant joyeux, habillé comme un gigolo supérieur, éclatant, super-ondulé, crevant déjà d'un optimisme qui se donnait libre cours en générosités révolutionnaires, puis encore une fois, progressivement mais de façon inéluctable, se mettant à refumer, à se retorturer, crispé, recroquevillé comme une volute de fougère non viable.

René passa ses plus dures périodes d'euphorie et de "décrevelage" dans ce port-Lligat digne d'Homère et qui n'appartient qu'à Gala et moi. Ce furent les plus beaux mois de sa vie comme il l'a écrit lui-même dans ses lettres. Ces séjours prolongèrent sa vie d'autant.(...)

Crevel dans l'olivier
Il se levait avant moi, avant le soleil, et passait toutes ses journées entièrement nu dans l'olivette, face au ciel le plus dur et le plus lapislazulien de toute la Méditerranée (...). Il m'aimait plus que tous les autres, mais préférait encore Gala, que, comme moi il appelait l'olive, répétant que s'il ne trouvait pas pour lui une Gala, une olive, sa vie ne pouvait finir que tragiquement. C'est à port-Lligat que Crevel écrivit Les pieds dans le plat, Le Clavecin de Diderot et Dali et l'antiobscurantisme.

Dali Crevel Port Lligat 1932


Dieu et ma bite

Dali  Pain catalan 1932
Dieu c’était, c’est, ce ne sera jamais que l’Immobile.
Dieu c’est l’Immobile, parce qu’il occupe tout le temps, tout l’espace et n’a donc à se mouvoir ni dans le temps, ni dans l’espace.
Il est celui qui ne bande pas, qui décide les plus fiers bandeurs à ne plus bander.
Pour l’extase de se sentir à l’image de l’Immobile qui donc ne renoncerait à pieds et pattes, à ce qui se trémousse à l’entre-pattes.
Le clavecin de Diderot Dieu l'immobile

Dali La tour rouge (1930)
Des centurions très beaux gosses, les mollets serrés dans des guêtres d’or, en paraissaient d’autant plus et mieux nus, à l’instant que le genou saillait. Sous la peau brune, dès la rotule, montaient des muscles de fantassins, ombragés, juste, au sommet des cuisses, par des petits jupons de couleurs tendres, eux-mêmes, échappés de cuirasses dont le métal moulait pectoraux torses et hanches, mais s’échancrait, avec on ne peut plus de complaisance, pour dégager les épaules, le cou.
Vêtu d’une très élégante robe blanche, courbé sous la croix, au départ, Jésus offrait l’échine. De la minute où Ponce Pilate s’en était lavé les mains, le symbolisme sexuel avait été précisant. Jésus tombait, se relevait, c’est-à-dire avait joui, se retrouvait prêt à jouir, avait rejoui sous le fouet des athlètes aux costumes suggestifs.
(...)
Au jardin des Oliviers, sa solitude en rut avait eu soif de boire le calice jusqu’à la lie, entendez, sucer jusqu’à l’ultime goutte de leur sperme, tous ces membres virils que, dans la claire lumière de son dernier dimanche, il avait imaginés tendres rameaux, mais que l’orage du Golgotha devait métamorphoser en rugueuses, inexorables verges.
Pour le fils de Marie, de cette pauvre fille qui s’était crue vierge, toujours vierge, enceinte du Saint-Esprit parce que son imbécile de mari n’avait su la faire jouir, pour celui dont la vie prénatale, elle-même, s’était trouvée castrée, quelle revanche, lorsque le sexe de l’homme, de son semblable, de son père, d’instrument de fustigation, devint instrument de supplice plus précis, devint la croix, cette croix dont l’érection, au sommet d’une colline, déjà, faisait prévoir la nostalgie phallique, qui, de ses clochers, allait durant des millénaires, encombrer ce monde, qu’un abominable malentendu avait osé prétendre désexuer.
La croix-squelette de pénis-vampire.
Et ces clous qui pénètrent pieds et mains.
Et ces épines dont les pointes ont déjà traversé le crâne, hymen osseux qui ne peut, ne veut plus défendre le cerveau dont la molle masse, d’ailleurs, entend être possédée.
Mais alors, il y eut l’éponge de vinaigre, c’est-à-dire le mépris du plus beau des soudards, pour cette guenille qui voulait être sa guenille. Ce légionnaire qui, parmi les putains entassées au pied de la croix, ne pouvait manquer de reconnaître la croupe experte de Marie-Magdeleine, ainsi ne fera point à Jésus, l’hommage de la moindre petite sécrétion prostatique. Il se contente de lui pisser dans la bouche.
Alors, s’achève la triouse. Entre les deux larrons, les deux marrons -  Les juteuses oranges divines se sont racornies, desséchées jusqu’à n’être plus que de pauvres châtaignes-, le Christ n’est plus que l’ombre d’un misérable bigoudi.
Marie et ses compagnons, de soigner, dorloter, la pauvre chose.
À feindre cette tendresse posthume, la femme se venge de ce par quoi, l’homme en vie, en vit, l’asservit, prétendit l’asservir, au moins la cloua sur sa paillasse.
Ce bâton de maréchal, dont la grande Catherine disait que chacun de ses soldats le portait dans sa braguette, les créatures frigides ou peureuses attendent qu’il ne soit plus qu’une petite loque morte, pour lui accorder une pitié chrétienne, qui, à la fois, se targuera de son renoncement et de sa fidélité.
Le clavecin de Diderot ; Jésus (Famille et complexes, famille de complexes. Complexe de famille)

"orloge" illustration en marge de Dali et l'anti-obscurantisme

Or, cette Marie, qui ne s’occupait du principe mâle que pour l’ensevelir, le ranger dans un sépulcre, c’est sous sa protection que les hommes enjuponnés avaient prétendu mettre notre enfance.
Elle avait la meilleure place dans la chapelle, où, sous forme de statue de marbre, elle se tenait droite, plus grande que grandeur nature. Sourires, longs voiles et couronnes, rien n’avait été négligé de ce qui pouvait, aux yeux de l’enfance, la parer d’une douceur que nos curés disaient ineffable.
Mais cette marmoréenne personne avait des pieds, des pieds de flic, des pieds dont la pesée écrasait le serpent, un pauvre serpent qui, dans une ultime convulsion, relevait la tête et dardait, sous forme de langue, une flamme désespérée qui ne saurait être comparée qu’à ce jet de sperme, dont s’accompagne, dit-on, la mort du pendu.
Les années que je dus, pour des prières masochistes, m’agenouiller devant cette parabole pétrifiée, sans doute, n’en pouvais-je saisir, dans son abominable exactitude, tout le sens, mais, puisque diable il y avait (et, bien que je ne comprisse encore ce que, par diable, il s’agissait d’entendre) j’étais pour le diable, ce pauvre diable d’écrasé contre l’écraseuse.
Elle, Notre-Dame du coup de pied dans le bas-ventre, par ce joli geste, elle prétendait venger Adam et Ève, le premier couple, le Couple. Les venger de quoi ? Du serpent jailli de l’homme, du désir qui avait, d’abord, serpenté à l’ombre de l’arbre de la science, puis, soudain, s’était dressé pour se confondre avec le tronc vertical, dont, les racines doublaient, protégeaient, caressaient, enchantaient les veines extasiées du mâle, les artères délirantes de la femelle.
Or, justement, parce que rien, en comparaison de cette minute, ne vaut, ne peut valoir, tout de suite, s’était terni l’or des âges d’or.
La volupté jette des créatures hors du quotidien.
(...)

Illustration pleine page de l'essai de Crevel

Le sacrifice le plus grand témoigne de la volonté d’atteindre, coûte que coûte, au plus grand bonheur, à la plus grande paix.
Tous ne vont certes pas jusqu’à cet extrémisme émasculateur, où en arrivent, de gaieté de cœur, certaines sectes fanatiques.
L’homme réfléchit, calcule, transige, décide de couper la poire en deux, de garder, pour soi, la plus belle moitié. Donc, au lieu d’abandonner le tout sexuel, il en prélèvera une dîme prépuciale. D’où la circoncision, à propos de quoi, le Dr Allendy me signalait le danger, pour qui l’avait subie, de se trouver, par la suite, en proie au complexe de castration.
Il serait légitime, au nom de la loi d’universelle réciprocité, de retourner cette explication causale. Il se pourrait que la circoncision ne fût qu’un effet du complexe de castration et, peut-être même, à son endroit, une thérapeutique. (Ainsi, au fait d’avoir eu quelques côtes coupées et aux douleurs qui suivirent cette opération, dois-je d’avoir été à jamais débarrassé d’un cauchemar qui lancina si grand nombre de mes nuits. J’étais entre des planches. On appuyait sur ces planches. Tout mon thorax craquait, or, une fois le thorax partiellement mais pour de vrai craqué, c’est-à-dire la partie sacrifiée au tout, je perdis, quant au tout, mon obsession.)
L’individu a offert à la divinité un petit morceau, pour pouvoir, impunément, disposer de l’ensemble. Il a triché sur le poids, essayé de rouler Dieu. C’est, d’ailleurs, le propre de l’homme religieux que de vouloir rouler l’omnipotent dont l’omnipotence, à ses dépens s’exerce. Piètre revanche des bigots, lorsqu’ils ont dû finir par constater, comme ce héros d’André Gide, (le père Lapérouse dans Les Faux-Monnayeurs) : Dieu m’a roulé.
Il est, d’autre part, on ne peut plus clair, que le diable symbolise l’érection, l’érection, le diable. Pour n’en point douter, il me suffit de me rappeler ce diable-qui-sort-d’une-boîte, jouet à la mode au temps de mon enfance. Un personnage velu, cylindrique et à ressorts, d’une poussée, soulevait son couvercle. L’andrinople dont il était vêtu, quand, d’un soubresaut, il l’avait tendue, lui valait de ressembler à un membre de cheval hors de sa gaine.
L’expression répugnante du visage, et, çà et là, des poils poisseux de sécotine faisaient de sa personne un objet de dégoût, réplique, avant la lettre, mais dans le genre abominable, à ces objets de désir qu’on devait, plus tard, servir vidés de toute moelle humaine à ma fringale lycéenne.
Le clavecin de Diderot La vierge et le serpent


Dali portrait de Crevel au crâne
Le 16 juin 1935, alors qu'il croit ses poumons guéris, Crevel reçoit par courrier des résultats d'analyse qui lui apprennent qu'il est atteint de tuberculose rénale, forme incurable (avant les antibiotiques) de la maladie. C'est du moins ce que précisera Aragon, qui raccompagna Crevel chez lui en voiture au soir du 17, dans son article nécrologique L'homme Tzara (Les Lettres françaises du 9 janvier 1964).

Laissons à Dali le récit de l'Adieu ; factuel, il est fort différent de ce que les autres voulurent en dire. Il ne cite pas les fameux derniers mots, source de  malentendus divers.


Dali portrait de Crevel à la cigarette (dédié à Julien Green)
"Chaque soir apportait un drame et un espoir. Le plus terrible drame fut la brouille irrémédiable avec Breton. Crevel, avec des larmes enfantines, vint me la raconter. Je ne l'encourageai pas dans la voie communiste.(...) Une semaine s'écoula et je me sentis pris d'un sentiment aigu de culpabilité? Il fallait téléphoner à Crevel, sans quoi il me croirait solidaire de l'attitude de Breton.(...)
Quand je me décidai enfin à l'appeler, une voix étrangère me répondit au téléphone, avec un mépris olympien : "Si vous êtes un peu ami de Crevel -me dit-on - prenez un taxi et venez tout de suite. Il est en train de mourir. Il a voulu se tuer."
Je bondis dans un taxi, mais dès que nous arrivâmes dans la rue où il habitait, je fus étonné par la foule qui stationnait là. Une voiture de pompiers était arrêtée devant sa maison. Je ne compris pas du tout le rapport qu'il pouvait y avoir entre les pompiers et le suicide, croyant d'après une association typiquement dalinienne, qu'un incendie et un suicide s'étaient accouplés dans la même maison. Je pénétrai dans la chambre de Crevel remplie de pompiers. Avec la gloutonnerie d'un nourrisson, René suçait de l'oxygène. Jamais je n'ai vu quelqu'un de si accroché à l'existence. Après s'être crevé au gaz de Paris, il essayait de renaître à l'oxygène de Port-Lligat. Avant de se suicider, il avait fixé à son poignet gauche un morceau de carton sur lequel il avait écrit en lettres majuscules bien fermes : RENE CREVEL. Comme à l'époque je ne savais pas encore très bien téléphoner, je courus chez le vicomte et la vicomtesse de Noailles, grands amis de Crevel, d'où je pus annoncer, avec le plus de tact possible et de la façon la plus adéquate, la nouvelle qui allait bouleverser Paris et que j'avais été le premier à connaître? Dans le salon étincelant de bronzes dorés, sur le fond noir et olivâtre des Goya, Marie-Laure prononça sur Crevel des paroles excessivement inspirées qui furent aussitôt oubliées. Jean-Michel Franck, qui allait aussi se suicider peu après, fut le plus touché par cette mort et eut plusieurs crises de nerfs pendant les jours qui suivirent.  Le soir de la mort de Crevel, nous allâmes au hasard des boulevards, voir un film sur Frankenstein. Comme tous les films que je vois, obéissant à mon système paranoïa-critique, il illustra jusque dans les moindres détails nécrophiliques l'obsession de la mort de Crevel, Frankenstein lui ressemblait même physiquement. Tout le scénario du film était fondé d'ailleurs sur l'idée de mourir et de renaître, comme un avant gout pseudo-scientifique de notre très nouvelle phénixologie."(...)
René Crevel, René Crevelera, c'est moi qui te crie : Crevel renais. Et toi, à la manière espagnole, et en castillan, tu me réponds :
"Presenté!"



Eugène Dabit, journal à la date du 22 juin 1935 :
Crevel est mort dans la nuit de lundi à mardi. Il s'est suicidé. Il était tuberculeux. Perdu. Mais cachait avec tant de courage sa maladie. Je ne pourrai jamais oublier son visage. Tant de fraîcheur, de générosité, de passion, en lui ; de dégoût pour les choses basses, de violences contre un monde bourgeois.
 

Carnets de J.E. Blanche, le 20 juin 1935 :

René Crevel s'est donné la mort hier? Une 3è mort par système, si je compte la disparition, comme littérateur, de Philippe Soupault. Jacques Rigaut, René Crevel, mes jeunes camarades, mes amis au lendemain de la guerre. Mort par système, dis-je, mort logique, des dadaïstes. Le surréalisme a voulu cela. Cette mort (...) est peut-être la plus noble, la plus raisonnable, pour qui croit avoir fait le tour des idées, ou plutôt des systèmes. Ce lendemain de guerre aura été l'époque des théories, en art, en sociologie ; de nettoyage, de déblaiement, de volonté de tout rebâtir sur un terrain remué, bouleversé par cinq ans d'"hécatombe". Jacques, le plus pur des dadaïstes, jusqu'à se dénier le droit de produire. Fut-il comme Drieu le représenta, une Valise vide? Fut-il un génie qui ignorait ses moyens d'expression esthétique ou un tendre enfant de volupté, un dilettante luxueux courant après la fortune, afin de s'exprimer par sa vie ostentatoire d'homme du monde et sentimentale cachée ? Sa capacité d'amour, d'affection filiale, était disproportionnée avec la faiblesse d'un caractère restée celle d'un lycéen. Comme nous nous sommes aimés !
Rigaut par Man Ray 1922

De plus forts, un Louis Aragon, un Eluard, un André Breton, soutenus par de plus sérieuses études, carabins, philosophes, logiciens, "scientifiques, et tendus par leur haine de classe: bourgeois révolté, ces romantiques de la démagogie étaient des "tabous rouges" comme je l'ai dit à Aragon et à Breton, des précieux. Au XVIIè siècle, ils eussent brillé à l'hôtel de Rambouillet. Au XXè, leurs hôtesses et leurs maîtresses étaient les détraquées riches mécènes de l'avant-garde. La comtesse Charles de Noailles, Violette Treffusis (née Keppel), Nancy Cunard, etc... Les surréalistes insultaient les homosexuels, dont, seul du groupe, fut Crevel, mais Violette d'Elchingen, comme Marie-Louise Bousquet s'intoxiquaient avec lui, se piquaient. La coco, la morphine se passaient de main en main.[...] René, tuberculeux, allant se soigner en Suisse, en Allemagne, habitant l'Institut des Sciences sexuelles du Prof. Hirschfeld à Berlin, nous revenait se disant guéri, retombait, repartait pour ce Berlin paradis alors des pédérastes, se fiançait à des amazones qu'il n'épousait pas. Chez les Mann, à Munich, hébergé, choyé, il étudia le marxisme. Dès ce moment-là, ses livres perdirent perdirent la petite saveur qu'avaient eu les premiers. Qu'il eût un réel don d'écrivain, j'en doute, ce n'était qu'une fleur de jeunesse. Découragé par des insuccès de librairie, fatigué du monde, hargneux, grossier, le chouchou de ses dames, se claquemura, prétendant mener une vie de "prolétaire" révolutionnaire, mais entretenu par des tantes âgées, des parents toujours enclins à l'oubli de ses offenses.

 J.-E. Blanche 1935

Ce point de vue de Blanche, lui-même romancier (balzacien néo-classique) reste hautement pertinent, quel que soit son opinion sur les "dons" d'écrivain de Crevel, dont il est évident que l'évolution stylistique vers une forme de "roman" dont la trame ne procède que de jeux de mots et métaphore filée, ne pouvait que rebuter le pilier multi-décoré de la IIIème république que le peintre, malgré son intérêt pour les bouillonnements de la jeunesse ne pouvait de par son éducation et son passé culturel, s'empêcher de demeurer, fût-il plus "moderne" que ce que les critiques perçurent de lui.


Crevel 1925 Voici... Une enquête, et quelques opinions sur le suicide
bois gravé d'Eugene Mc Cown

Écoutez aussi le subtil et mystérieux Jean Paulhan, dont la Révolution surréaliste dit qu’il s’imite en sa réponse :
« Nous ne saurions mourir en trop bon état. Mais faut-il pour cela se suicider ? Il est peu de gens qui ne gagnent à être malades. »
(...)
Pour terminer cette note, en réponse à la phrase : « Il semble qu’on se tue comme en rêve », qu’il me soit permis de citer ce fait divers qu’André Gide qui le découvrit dans un journal se plaît à citer.
Un jour, on trouva dans son lit un homme, la gorge tranchée. À son chevet, sur une table, était un papier avec ces mots :
« J’ai rêvé que je me coupais la gorge. Quand je me suis réveillé, je me suis aperçu que c’était vrai ! »




Man Ray A René Crevel 1948
Parce que les contradictions ne peuvent être conciliées, l'État se fascise. Et quand l'État se fascise, quand il frustre l’ouvrier de ses libertés syndicales, de son droit de grève et de tous les droits qu’il a conquis au cours des siècles, par la lutte révolutionnaire, alors, les écrivains, les artistes se voient retirer la liberté de s’exprimer, l’indépendance nécessaire à leur production, donc à leur vie, à leur vie matérielle aussi bien qu’à leur vie morale. Et c’est bientôt, pour les uns et pour les autres, l’exil, le camp de concentration.

 Discours aux ouvriers de Boulogne août 1935
Estampe de Couturier pour La mysticité charnelle de René Crevel

Crevel devait prononcer un discours lors du Congrès national des écrivains, le 22 juin 1935 : comme il était mort le 18, on refila à Aragon le Discours aux ouvriers de Boulogne qu'il ne connaissait pas. Tzara finit par publier dans Commune le texte destiné à cet événement, qu'on connaît aujourd'hui sous le titre  Individu et société . Cette dernière profession de fois contenait des passages aussi destructeurs pour les surréalistes que pour le communisme stalinien.

 ... le tout petit particulier n’a jamais à s’effacer devant l’idée générale qui a été prise de son espèce, puisque d’abord, cette idée générale, si vaste puisse-t-elle sembler, est conditionnée par ce tout petit particulier.
(...)En période prérévolutionnaire, je veux dire lorsque l’ordre ou le désordre social exige des opprimés l’intervention capable de réduire un oppresseur acharné à conserver ses privilèges, à la veille du bond en avant qui doit remettre les masses dans la voie de leur devenir, les écrivains sont naturellement portés à rendre compte de leurs états particuliers, même et surtout si ces états particuliers accusent, à travers le scandale des comportements individuels, le mauvais état général d’un monde.
(...)  Je pense aux surréalistes, à leurs efforts pour mettre une lumière dans chacun des replis de l’individu, là même où la société bourgeoise prétend maintenir obscurantisme et préjugés.
Mais, ajouterai-je, et ceci du fait même de son influence sur la sensibilité de l’époque, le mot surréaliste a dépassé les cadres du groupe surréaliste.
Et comme la parole de l’homme ne vaut que s’il se situe par rapport à ce et à ceux dont il parle, j’ajoute, je déclare que j’ai cessé d’appartenir à ce groupe dont les recherches, en dépit de leur intérêt culturel, ne sollicitaient plus une attention que, seule, l’actualité immédiate, l’actualité à mon avis catégoriquement révolutionnaire de 1935, appelle et retient de toute sa violence.

Vladimir Veliskovic planche pour La mysticité charnelle de René Crevel 1976
(...)  D’autre part, les cloisons ne sont pas étanches. Aussi le roman apparaît-il de plus en plus près du reportage, ou plutôt le roman est devenu un reportage vu d’un œil assez particulier pour pouvoir garder, par-delà l’anecdote, une valeur et une portée humaines toujours nouvelles.
(...)  Par la projection qu’il offre de sa réalité, dans le miroir grossissant d’un personnage imaginaire, le créateur volontiers se propose de montrer l’individu dans ce qu’il a de moins réductible aux communes mesures sociales.
(...)  Ne point chercher l’accord entre son rythme intérieur et le mouvement dialectique de l’univers c’est, pour l’individu, risquer de perdre toute sa valeur et toute sa puissance énergétique. C’est finalement se laisser choir parmi les vieilles marionnettes de la réaction. Nous en avons connu de ces Maurice Barrès anarchistes et nécrophiles distingués. Ils ont trouvé leur place dans la sarabande des vieux fantômes féroces, là où tout n’est que sang caillé, sueur froide, linceul et chaînes tintinnabulantes. À ces fantômes, s’opposent les hommes en vie, les individus qui cherchent non plus des compromis avec la société, mais entendent la transformer pour que leur accord avec elle ne soit plus l’infâme synonyme de renoncement à soi-même.

Au revenant s’oppose le devenant.

Bacon (portrait de Peter Beard) planche pour La mysticité charnelle de René Crevel 1976




Œuvres complètes de René Crevel (hors correspondance) : certains liens brisés mais Le roman cassé (fragment)