samedi, mai 13, 2017

vendredi, novembre 11, 2016

Patmos, Cocteau et les soucoupes volantes

Cet article dont le contenu doit beaucoup à
 David Gullentops lui est dédié en espérant apporter
 quelques ruisselets supplémentaires à l'eau de son moulin.





 couverture du manuscrit


L'Apocalypse selon Jean (Cocteau)




PATMOS

(texte inédit de Jean Cocteau, adapté pour la musique par Yves Claoué, relevé par David Gullentops -d'après la bande INA de la création en la Chapelle de Versailles le 3 mai 1962, pour l'ouvrage collectif Jean Cocteau Textes et Musique publié sous la direction de Malou Haine)

CHOEUR
Patmos! Patmos!

RECITANT
Jean décida de voyager
Jusqu'où les sauvages vous mangent
Mais dans l'île où vivent les anges
C'est un livre qu'il a mangé.

CHOEUR
Patmos! Patmos!

RECITANT
Jean faisait semblant de vivre
Un livre enroulé dans son coeur
Jean a mangé le livre
Où les vaincus sont les vainqueurs.

Un et un deux. Deux et un trois
Voici des nombres la recette
Un et un deux. Quatre et trois sept
Croyez-vous aux nombres?

CHOEUR
J'y crois.

RECITANT
Les nombres, le nombre, les nombres.

CHOEUR
Les ombres, les nombres, les ombres, les nombres

Un et un deux. Deux et un trois
Voici des nombres la recette
Un et un deux. Quatre et trois sept
Les ombres, les ombres.

CHANTEUR (baryton-basse)
Voici que vint le chiffre 7.

CHOEUR
Le chiffre 7.

CHANTEUR (baryton-basse)
Il a marié le mystère
Avec le chiffre de la terre
Marié le quatre et le trois
Et ceux qui voulurent les guerres
Meurent sous le signe des rois
Qui croyaient honorer la terre.

CANTATRICE
Je suis l'alpha et l'oméga
L'avenir et le naguère
Qui sont et qui ne sont pas.

RECITANT
Quelle est la marche du mystère?

CHOEUR
Il marche immobile à grands pas.

RECITANT
Voilà le secret du mystère
Rien ne sera. Rien n'a été.

CHOEUR
Eternité, éternité
Rien ne sera, rien n'a été.
Eternité, éternité

RECITANT
Et l'homme crut que son temps était le temps
Que l'espace était son espace
Alors qu'il n'y avait ni espace ni temps
Mais seulement l'homme qui passe.

CHOEUR
Satan, Satan, Satan, Satan.

CHANTEUR (baryton)
Infirme, aveugle, sourd
Voilà le chiffre quatre
Aveugle, sourd et lourd
Ce chiffre aime à combattre
Les archers de la tour.

CHOEUR
Amour, amour, amour, amour.

CHANTEUR (basse)
Hommes amoureux de désastres
Vous vous croyez les seuls vivants
Et vous crachez contre le vent
Et vous luttez contre les astres.

RECITANT
Il n'y a pas d'après, il n'y a pas d'avant.

CANTATRICE
Je suis le solide et le vide
Et vos grands princes renégats
Ne me creusent pas une ride
Je suis l'alpha et l'oméga.
Je ne finis, je ne commence
Je suis l'espace et le temps
Le temps et le silence.

CHOEUR
Alleluia, alleluia, alleluia

CANTATRICE
Mes chiffres en sont pas les vôtres
Je suis un et je suis les autres
Je suis l'un et l'autre côté
Vos morts sont mon éternité
Je suis le temps et l'espace
Je reste immobile et tout passe
Mon essence est l'éternité
Et le mystère de la grâce
M'ajoute ce qui m'est ôté
A quoi me sert la connaissance
Je n'existe pas si je pense.

RECITANT
     Et ceux des planètes de l'atome nous prenaient pour l'immensité et l'homme 
     croyait que des choses étaient grandes et d'autres petites et que les soleils et
     les terres grouillaient à l'infini.

     Et les hommes adorèrent le chiffre. Ils ne savaient plus lire ni écrire. Et les 
     hommes ne surent plus lire ni écrire. Et il y eut une langue nouvelle qui ne
     signifiait pas. Mais les uns la parlèrent mieux que les autres, et les uns
     haïrent les autres parce qu'ils la parlaient mieux. Et ils en firent une nouvelle
     langue signifiante pour l'insulte et pour le trafic.

CHOEUR
Le zéro a craché les chiffres
Autour de l'étoile des rois
Le un, le deux, le deux, le trois
Le zéro a craché les chiffres

CHANTEUR (ténor)
J'aime à piller. J'aime à me battre.
J'aime le crime et le vol.
Mes pattes au nombre de quatre
S'enracinent dans le sol.
Je suis le quatre quatre quatre
Je suis la police et les lois
Et je hais le chiffre trois
Sans lequel je ne peux rien être.
Le chiffre trois est mon maître
Je tuerai le chiffre trois.

CHANTEUR (baryton)
Je suis le un

CHANTEUR (baryton-basse)
Je suis le deux

CHANTEUR (basse)
Je suis le trois

CHANTEUR (baryton-basse)
Je suis le un qui surveille

LES TROIS CHANTEURS
Je suis l'alpha et l'oméga
Je suis la forme et la couleur
Je suis la fleur et l'abeille
Je suis l'abeille et la fleur.
Je suis la cruelle et la blonde
Je m'épouse et je me féconde
Et je suis le sel des pleurs.

CHANTEUR (ténor)
Mes quatre pieds sont sur la terre
Je suis la haine du mystère
Je sais mentir et me taire
Mais j'exige ce qui m'est dû.

RECITANT
A jambes de pendu que veut dire la terre?
La mandragore doit se taire
Charmante fille des pendus.

CANTATRICE
Mon corps d'hydre a plusieurs têtes
Je suis la plante et je suis la bête
Je suis le choc
je suis le bloc

CHOEUR
L'ange est le choc
Il est le bloc

CANTATRICE
Je suis la source et le roc

CHOEUR
L'ange est le roc
Il est le choc
L'ange est le choc
Il est le bloc
L'ange est le choc

CANTATRICE
Ma queue est celle des comètes
Je suis le sillon et le roc
Je ne suis que ce que vous êtes.

CHOEUR
L'ange est le bloc
Il est le choc
L'angle est le bloc
Il est le choc
Choc bloc choc bloc

CANTATRICE
Je ne suis que ce que vous êtes
Et ce qui vous commence et ce qui vous arrête
Je suis les plantes et les bêtes
Le poète dont on se moque
je suis l'oracle du poète
Je suis le sommeil des époques.

CHOEUR
Eternité, éternité
Je suis l'éternité.

CANTATRICE
Du haut mal et de la peste
L'homme arrive à se guérir
Heureusement qu'il lui reste
D'autres façons de mourir.

CHOEUR
Adieu adieu joli soldat
Adieu adieu bien aimées
Adieu joli soldat
Adieu
Voici que partent les armées
Et les grades et la croix
Voici que partent les armées
Et l'honneur de pourrir
Pour que votre nom s'inscrive en fumée
Dans ce que l'on croyait être l'avenir
Adieu adieu joli soldat
Adieu adieu bien aimées
Adieu joli soldat, adieu joli soldat
Prends ton fusil prends ton bardat
Pour inscrire ton nom en lettres de fumée
Adieu joli soldat
Adieu bien aimées.
Où ton sort se trouvait écrit
Adieu adieu joli conscrit

CHOEUR
Rêvez d'eux et pensez à elles
Ils étaient tous jeunes et beaux
Du palais de la mort voilà les sentinelles
Beaux corps adorés des corbeaux.

CANTATRICE
Que sais-tu de la vérité
Rose rouge de poubelles
Que sais-tu d'elle, homme qui bouges
Homme si fier de ton sang rouge
je garde le secret de mon éternité.

CHOEUR
Soldat mets vite une rose à ton chapeau
Et que l'amour s'il l'ose vienne tatouer un nom sur ta peau.

RECITANT
     Sept fois les anges avec leurs robes de vacarme de foudre et d'arc-en-ciel,     
     sept fois les anges qui ont un souffle, sept fois les anges avec leurs traînes de  
     cataclysme ont balayé la terre, exterminé l'homme et basculé l'axe des pôles.
     Et l'un de ces anges s'appelait Pallas ou Typhon. Il changeait de sexe. Il était
     semblable à une grande sauterelle verte et les hommes crurent le mettre en 
     cage mais c'était son double d'ivoire et d'or et sa cage était détruite et sur la
     crête de l'Olympe j'ai vu surgir des nuages qui étaient des dieux. Ils crièrent 
     sept fois Patmos et disparurent.

CHOEUR
Patmos, Patmos, Patmos.

CHANTEUR (basse)
     Et sur la crête des montagnes de Grèce surgirent des nuages à figure 
     d'homme et de femme qui étaient les dieux. Et du crâne fendu de Zeus
     jaillit une chose verte qui était sa fille Athéna, sauterelle de l'été grec. Et tous 
     prirent la parole. Ils ne disaient que ce mot.

CHOEUR
Parmos, Patmos, Patmos.

CHANTEUR (baryton)
     Son vrai nom était Pallas ou Typhon. Par elle vinrent à midi les ténèbres. Et 
     dans la plaine d'Argolide les palais des tyrans d'Argos devinrent poussière. 
     Les cieux se déroulèrent comme un livre. Alors les hommes connurent la
     peur. Et cette peur devint haine et les tourna les uns contre les autres.  Et la
     peur et la haine prirent naissance le jour des funérailles du roi Achaz. Et bien
     plus tard les hommes durent mettre en cage la grande vierge d'ivoire et d'or.

CHOEUR
     Le Bélier, le Taureau, les Gémeaux, le Lion, la Vierge, la Balance,
     le Scorpion, le Capricorne, la Grande ourse chavirent.
     L'axe des pôles s'oriente vers l'étoile polaire et l'homme connut la peur.
     
CANTATRICE
Sur ton chapeau de demoiselle
S'enroulait le papier d'une aile

LES CINQ CHANTEURS
Les anges auront l'air farouche
Ils seront d'or, d'onde et d'air
Et les trompettes dans leur bouche
Seront pareilles à l'éclair.

Anges hérissés de trompettes
Paraissez comme il est écrit 
Et prouvez-nous ce que vous êtes
Par un souffle en forme de cri.

Détruisez ceux qui nous détruisent
Instruisez ceux qui nous instruisent
Brisez ceux qui nous brisent
Criez votre cri.

RECITANT
     Et quatre anges, debout aux points cardinaux, tendaient les vents comme 
     des  linges, et on voyait leurs ombres à travers les linges, et ils criaient: Ne
     faites de mal à personne jusqu'à ce que nous ayons marqué du sceau le
     front des serviteurs de notre Dieu.

     Et les sept anges qui avaient les sept trompettes se préparèrent à en sonner.

CHOEUR
     Et il y eut une grêle de pierres de feu, de naphte et de bitume. Et il y eut une
     grêle de pierres de feu.

     Et quelque chose comme une grande montagne tomba dans la mer, et la mer
     devint du sang, et les vaisseaux s'engloutirent.

     Et il tomba des profondeurs de l'abîme une grande étoile qui s'appelait
     Absinthe, et les eaux devinrent troubles.

     La nuit se fixa d'un côté, le soleil de l'autre côté. Chacun à un bout de
     table et ils devinrent redoutables à force d'immobilité.

     Et la clé de l'abîme ouvrit l'abîme, et de l'abîme sortirent des sauterelles.
     Ces sauterelles se cabraient comme des chevaux de combat et portaient des
     couronnes d'or. Leurs visages étaient pareils aux visages des femmes -aux
     visage des hommes- leurs cheveux étaient des cheveux de femmes et leurs
     dents des dents de lion. Elles avaient des cuirasses de fer et le vacarme de
     leurs ailes étaient celui des cymbales. Et leurs queues de scorpions avaient le
     pouvoir mortel de punir les hommes. Et le roi était l'ange de l'abîme, 
     nommé Abaddon.

     Il criait : Délie les quatre anges qui sont liés sur l'Euphrate. Et les quatre
     anges furent déliés afin qu'ils tuassent le tiers des hommes. Les cavaliers de 
     leur troupe étaient des myriades de myriades. Ils étaient cuirassés
     d'hyacinthe et de soufre. Les têtes des chevaux étaient des têtes de lion et
     crachaient du feu.

     Et le temple s'ouvrit en deux et l'arche était dans le temple et un grand signe
     apparut dans le ciel. Les pieds sur la lune et une couronne de douze étoiles
     sur son chef, nous vîmes une femmes. Elle était enceinte et elle criait dans
     les douleurs de l'enfantement.

CANTATRICE
Vous aurez un fils sans mari.

CHANTEUR (ténor)
Un serpent qui se mord la queue
Et voilà le chiffre zéro
Et cette grande gueule bleue
Empeste la terre et les eaux.

CHOEUR
C'est bon, c'est bon.

CHANTEUR (basse)
Hommes, méfiez-vous des nombres
Car il est des nombres menteurs
C'est pourquoi votre bateau sombre
Escorté de poissons chanteurs.

CHANTEUR (ténor)
Le feu du ciel brûle dans l'eau
Et voilà cette gueule bleue
Et voilà le chiffre zéro
Le serpent qui se mord la queue.

CHOEUR
Zéro, zéro, zéro

LES TROIS CHANTEURS
Voilà le cercle qui se mord
Voilà le chiffre des mensonges
Son sommeil invente les songes
Qui nous attirent dans la mort.

Chanteur (baryton)
Et le zéro voulut dévorer l'enfant mâle
La mère aux ailes d'aigle échappe à don courroux
Et voici le cheval pâle
Après le cheval noir, après le cheval roux
Des cavaliers montaient ces bêtes
Et ces bêtes avaient des têtes
Aux sauterelles ressemblaient.

CHOEUR
Des cavaliers montaient ces bêtes
Et ces bêtes avaient des têtes
Aux sauterelles ressemblaient
Après le cheval rouge, après le cheval rouge.
Après le cheval blanc.

CANTATRICE
Les chevaux, les lions, les léopards, les aigles
Et les anges debout, un glaive entre les dents
Formeront un cyclone et ruineront vos règles
Vous piétinant et vous mordant
Flétrissant les blés, flétrissant les seigles

Vos centaines de milliers d'ans
Ne sont pour eux qu'une seconde
Et dans le fruit de votre monde
On voit la marque de leurs dents.

D'autres cycles viendront pour achever la somme
Et la terre enfin morte à l'exemple des hommes
Sera morte éternellement.

D'autres terres naîtront qui se croiront les seules
Le zéro vomira des chiffres par sa gueule
Et les âmes pour fuir se jetteront dedans.

RECITANT
     L'homme a-t-il oublié les sept messages des sept anges? L'homme a-t-il
     oublié que sept anges jouèrent de la trompette et que leur souffle donnait sa
     forme aux trompettes, et que cette forme était celle d'un cri?

     L'homme a-t-il oublié que trois cavaliers apparurent? Le premier sur un
     cheval noir. Le deuxième sur un cheval rouge. Le troisième sur un cheval
     pâle. Il s'appelait la mort.

     Et les comètes devinrent planètes. Vénus et sa traîne dangereuse ne balaya
     plus notre monde mais elle régna dans une grande solitude royale, distante
     de nous.


CANTATRICE
Dans mon sang vos mondes gravitent
Et mon corps est votre âme et mon âme est votre air
Je suis les choses tues et les choses écrites
Et je suis le sel de la mer.

Tous vos calculs sont faux. Votre recherche est vaine
Et mon secret qui consiste à ne pas être là
Ne sortira jamais de votre bouche d'ombre
Je suis les chiffres et les nombres
Je suis l'alpha et l'oméga.

RECITANT
     L'homme a-t-il donc oublié la guerre des anges et l'ange qui avait une épée
     à la place de la langue, et avec cette épée il extermina les démons. Et les
     troupes du ciel furent des myriades et la bête vaincue tomba sur terre et 
     fut prise au piège, et sa liberté commence avec notre esclavage. Et bientôt
     les sept anges sonneront de la trompette et ils ne sonneront pas l'un après
     l'autre, mais tous ensemble, et la bête sera morte, et sur sa pauvre petite 
     terre l'homme sera sauvé malgré lui.

CHOEUR
Alleluia, alleluia,alleluia

CHANTEUR (baryton)
     Et une comète se ruera sur la terre, et la terre sera prise dans sa queue et
     basculera sur ses axes. Et il y aura sept jours d'un côté, sept nuits de l'autre,
     et il pleuvra une poussière rouge, des pierres de feu, du naphte et du bitume,
     et l'oeuf chinois s'activera dans l'eau, et les montagnes sortiront des mers,
     et les mers couvriront les montagnes, et les hommes aveuglés par un soleil
     inconnu escaladeront le toit des demeures, et les demeures s'écrouleront et ils
     monteront sur les arbres, et les arbres les jetteront loin d'eux, et le vacarme
     cessera, et la terre reprendra sa course, et il y aura un nouveau cycle, et l'on
     verra paraître l'agneau en ses frisures de lumière.

RECITANT
     Babylone. C'était le nom de la grande putain couverte de perles. Elle était
     assise sur la bête écarlate, et cette bête vivait sur nos maisons.

     Elle est morte.
     En une minute elle est morte.
     La bête écarlate est morte.
     Elle coule à pic dans les eaux.

     Et les rois pleurent. Et les boursiers pleurent. Et les escrocs pleurent. Et les
     capitaines de navire pleurent. Car ils couchaient tous avec elle et elle est
     morte sous leurs yeux. Morte la bête et morte celle qui s'appelait Babylone.
     Et la mer devint écarlate du sang rouge de la bête rouge et de la grande
     putain assise dessus.

CHOEUR
Babylone est au fond des eaux

CANTATRICE
Le vide n'est pas du vide
Je suis dedans je suis dehors
Vos espaces sont un solide
Et ce solide est mon corps.

Mon corps qui est du silence
Ne connaît ni soif ni faim
Et jamais ce corps de ne commence
Jamais ce corps n'a de fin.

Les anges étaient le déluge
Où votre arche navigua
Car je suis la tempête et je suis le refuge
Je suis l'alpha et l'oméga.

Faites vos merveilles
Cuirassez-vous d'or
La bêtise veille
L'éternité dort
Je suis l'éternité dont vous êtes le rêve
Votre rêve est pareil à mon éternité
Je déroule à vos yeux mon immortalité
Le monde a l'air d'être et n'a jamais été

RECITANT
     Alors dans le ciel des hommes apparurent seuls ou bien en triangle selon
     le vol des grues des disques dont le métal pensait. Ils volaient en silence et ils
     étaient du même métal que les trompettes des anges et lorsqu'ils avaient
     observé le désordre des hommes, ils décrivaient une longue courbe et le zéro
     les engloutissait dans sa bouche. Et les hommes connurent que des anges les
     visitaient, les jugeaient et que le dernier cycle allait prendre fin, et qu'un
     autre cycle allait naître et que les pôles allaient fondre et que les mers et les
     montagnes allaient changer de place. Et une voix me disait : Si tu veux que
     les livres te mangent, tu dois te rendre à Patmos et manger le livre. Et j'allai à
     Patmos et je mangeai le livre. Et tout ce qui avait été dit recommença.

CHOEUR
Patmos, Patmos, Patmos

CHANTEUR(ténor)
Patmos était une île
Et Jean avait quitté les villes.
Il décida de voyager
Jusqu'où les sauvages vous mangent.
Mais dans Patmos l'île des anges
C'est un livre qu'il a mangé

LES CINQ CHANTEURS
C'est un livre qu'il a mangé
Pour que les livres ne le mangent

CANTATRICE
Il a mangé le livre afin qu'il ne le mange
Et c'est ainsi qu'un livre en voyageur se change
Ainsi qu'un voyageur en livre fut changé.

CHOEUR
Alors ils prirent la cuve des vendanges
Et comme ils n'étaient ni roseaux ni pensants
Les vignes du seigneur l'éclaboussaient de sang.

Vendangeur


NOTES

Les premières esquisses de Patmos ont été rédigées lors du voyage en Grèce à bord du voilier de Mme Weisweiller du 14 au 25 juin 1952, brouillons (destinés à être, au moins pour les parties chorales, traduits en allemand) expédiés à Hindemith en septembre 1952 et renvoyés par le compositeur avec quelques annotations au printemps suivant lorsqu'il abandonne le projet pour écrire une cantate commandée par l'Unesco sur un texte de Claudel!


L'ange de l'Apocalypse (projet de couverture pour
l'oratorio d'Hindemith)

Il semble que Hindemith attendait plutôt un texte dans une veine humoristique. Alors qu'il critique l'obscurité et même l'aspect "blasphématoire" de certaines parties du texte, il écrit en marge d'un poème sans grand rapport avec l'argument: "ces petits chants sont très beaux". Ce poème deviendra Versailles: un bougeoir dans Clair-obscur, dont une version préliminaire contenait aussi C'est maintenant...
(Pleïade p 935). Cocteau introduit une série d'auto-citations : "Vous aurez un fils sans mari" provient d'un poème de Vocabulaire intitulé Gabriel au village. "Ils étaient tous jeunes et beaux" est issu de la Chanson de Marins, rare fragment restant du texte de Paul et Virginie  (1920).


Ces premières esquisses montrent que le Jean du début n'est pas l'évangéliste, mais bien Cocteau lui-même,

 Récitatif (après orchestre)
Et Jean décida de se rendre à Patmos et d'écrire sous la dictée d'un ange et de manger le livre

Chant
Jean décida de voyager 
Dans une île où vivent les anges
Ce n'est pas les gens qu'on y mange
Mais les livres y sont mangés.

tel il réapparaît, aux côtés du compositeur dans la fin d'origine

Récitatif
Car Jean était revenu de son voyage.
A Hindemith il raconta son voyage. Il avait mangé le livre et recopié le livre.
Et Hindemith mangea le livre.
Et un ange apparut et dit: "Faîtes un oratorio."

Or Cocteau, s'il en avait forgé le projet, ne se rendit jamais à Patmos, en place de quoi il écrivit Le Chiffre Sept, seul reflet immédiatement publié du travail sur l'Apocalypse. On retrouve dans le poème l'étoile Absinthe et la soucoupe volante.


L'oratorio d'Yves Claoué


projet de couverture pour l'oratorio de Claoué

On ignore presque tout des circonstances de la rencontre entre Cocteau et Claoué, sinon qu'il participait avec Hirsch et Charon à des sketches joués chez diverses personnalités en vue, telle Francine Weisweiler.
Cocteau envoie les esquisses non paginées du texte la veille de Noël 1957, accompagnées de cette note : "Voici, mon cher Yves cette soupe aux anges. Mettez-y votre cuiller et tournez." Il s'agit donc toujours d'un brouillon dont il revient au musicien de choisir l'ordre et les articulations. En avril 1958, l'auteur reprend la main et corrige son texte, modifiant l'ordre des séquences. Claoué n'accuse pas réception de cette nouvelle version et travaille sans reprendre contact avec Cocteau jusqu'en novembre 1961, s'offrant à le rencontrer pour lui présenter la partition presque achevée.
Comme le rapporte l'article du Figaro Littéraire du 28 avril 1962 "Les trains électriques ont conduit Yves Claoué à Patmos (de Cocteau)", Claoué a bien évalué dès l'origine les enjeux et les difficultés du texte (ce dont il avait d'ailleurs marginalement été prévenu par Hindemith). "Quand Cocteau dit: "J'ai fait une paraphrase de l'Apocalypse, c'est vrai. Seulement il a remplacé les anges par des disques volants! (...) Je disposais donc de cinq solistes, quatre hommes qui sont des chiffres et une femme qui représente l'alpha et l'oméga."
Il n'est pas exclu que le compositeur ait été dérouté par le ton, qui contient des souvenirs d'opérettes; on songe à la chanson du régiment de Ciboulette de Hahn dans le passage "joli soldat", aux onomatopées de Meilhac pour Offenbach dans le choc/bloc (même si ce jeu de mot est porteur d'une pensée plus profonde mais indiscernable car non expliquée, le fait, entre autres que Cocteau conçoit notre univers comme un solide).
La création le 3 mai 1962 dans la Chapelle royale du château de Versailles, malgré la présence de Régina Resnick, René Blanc et Jacques Mars, est un échec, l'acoustique du lieu rendant le texte incompréhensible, les effectif choraux étant diminués de moitié, le récitant pourtant choisi par Cocteau, mauvais. Bien qu'enregistré et conservé à l'INA, l'oratorio n'a jamais été rediffusé, ce qui est d'autant plus dommageable que la partition en est perdue, y compris la réduction pour deux pianos réalisée à l'époque. Claoué est mort en 2001; il ne parait pas avoir jamais cherché à reconstituer son oeuvre.


Sur les thématiques du texte

1- Manger le livre :

Dès 1918, dans la version première du Cap de Bonne Espérance, en tête de la Géorgique funèbre qui ouvrait le recueil, on lit:

               Un jour peut-être ayant recul
               on chantera la grande guerre
               moi Jean
               j'ai mangé le livre
               sur une borne
               Reims Jeanne Patmos
               moi Jean j'ai vu Reims détruite
               et de loin elle fumait
               comme une torche


L'épisode de la manducation de la parole (afin de l'intégrer pour pouvoir la prêcher voire prévoir l'avenir des peuples, ce qui est partie du rôle du prophète) provient du livre d'Ezéchiel dans l'Ancien Testament:

Il me dit fils d’homme, ce que tu trouves mange-le, mange ce rouleau et va parler à la maison d’Israël. J’ouvris la bouche, il me fit manger ce rouleau et me dit : Fils d’homme, fais manger ton ventre et remplis tes entrailles avec ce rouleau que je te donne. Je le mangeai et il fut dans ma bouche doux comme du miel. (Ezéchiel 3,1-3)

Dans L'Apocalypse (10:9), les traducteurs de la Bible tentent de contourner le problème en remplaçant manger par avaler, dévorer.
Et j'allai vers l'ange, en lui disant de me donner le petit livre. Et il me dit: Prends-le, et avale-le; il sera amer à tes entrailles, mais dans ta bouche il sera doux comme du miel.

L'expression devient chez Cocteau presque un tic de langage tant il l'utilise à tout propos.


2- L'Apocalypse de Joseph Forêt



 Cocteau et Joseph Forêt à Santo-Sospir

En 1961, sollicité pour le livre d'art collectif de Joseph Forêt (livre de tous les records : 210kg, 180x210cm, au prix de 100 millions d'anciens francs) L'Apocalypse Cocteau donne le texte suivant qui précise le rôle des soucoupes volantes comme signe annonciateur de cataclysme :

Hormis le texte en noir et blanc, les lithographies qui l'accompagnent montrent un personnage dans le style d'Opium sous le soleil noir





Il existe déjà, en marge d'Appogiatures (recueil de proses) un poème intitulé Patmos:

               Voici la trompette de l'ange
               Démolir les murs orgueilleux
               Et voici que le ciel se venge
               D'être vaincu par les faux dieux

               Bacchus et ses danseurs ivres
               Les faunes avinés de Pan
               Sont mis en fuite par des cuivres
               Trop sévères pour leurs tympans

               Car de Bach au jazz le silence
               Revêt ses terribles atours
               Son grand corps athlétique avance
               Vêtu d'orgues et de tambours

               Son audace qui nous réveille
               Marchant librement à travers
               La paresse de nos oreilles
               Tourne le silence à l'envers

               L'ange gonfle ses belles joues
               Ce qui sonnait et charmait
               Alors que sa musique joue
               Ne nous bercera plus jamais

               Notre coeur qui n'est plus esclave
               Des clairs de lune sur un lac
               Veut battre sur les rythmes graves
               Que le jazz hérita de Bach

Ce poème nous renseigne peut-être plus sur ce que Cocteau attendait de la musique de l'oratorio. Au contraire, une version primitive (intitulée également Patmos, retrouvée après l'édition des Oeuvres Poétiques Complètes, citée par David Gullentops dans son article Apocalypse et création chez Jean Cocteau) se rapproche de certains éléments du texte en gésine:


               Les points cardinaux tendirent des linges
               non sans laisser voir une ombre à travers
               leur terrible neige ou verre
               dépoli : la trompette de l'ange.

               Un éclairage d'usine malgré l'éclipse
               criait aux aveugles : C'était écrit.
               On reconnaissait de l'Apocalypse
               la trompette faite en forme de cri.

               Ce n'était pas drôle, pas drôle
               du tout, ces îles qui se noient
               Et pareils les hommes aux noix
               Que des mains furieuses gaulent.

               L'Histoire assise éclate
               de rire en déchirant le livre
               d'images sur lequel mes mots à suivre
               se lisent en or sur fond d'écarlate



3-Des chiffres :

A part les textes contemporains de l'écriture des esquisses de Patmos (Le chiffre Sept, Appogiatures, Le passé défini et Journal d'un inconnu) ce qui nous renseigne le mieux sur le sens chiffré reste le deuxième des 7 dialogues avec le seigneur inconnu qui est en nous (proses publiées en introduction au recueil de vers Paraprosodies)

Il dit : Car ce Temple sera un livre et ce livre le registre où je fais mes comptes, le registre de ma comptabilité. Malheur à ceux qui faussent les chiffres du livre car ils n'entreront jamais dans mon règne et jamais n'entreront dans mon règne ceux qui auront ri du livre, ceux qui auront jeté le livre, ceux qui se seront assis à ma droite pour insulter leurs frères qui ont écrit dans le livre. Car il n'y a ni gauche ni droite et qui prétendrait s'asseoir à ma droite fausserait les chiffres et les fausserait par orgueil. N'entreront pas dans mon règne ceux qui faussent les chiffres à leur profit et cherchent à s'enrichir en ajoutant aux chiffre le zéro qui les engloutira dans sa bouche. Je vous le dis, Jean a mangé le livre à Patmos de peur que le livre ne le mange. Car il y a des livres qui mangent les Hommes et mon livre vous mangera mais à seule fin de consommer votre métamorphose. Car vous deviendrez chiffres et nombres et vous serez les colonnes du Temple qui portera le nom Poésie parce qu'il ne saurait porter d'autre nom.

Dans le chapitre D'un morceau de bravoure du Journal d'un Inconnu (qui traite sinon principalement de la polémique avec Mauriac au sujet de Bacchus), on trouve :

Plus la science se heurte contre le chiffre 3, et contre le chiffre 7 (qui additionne la triade et les quatre pattes que le XIXè siècle pose sur terre), plus elle respecte le 0, et plus le chiffre 1 l'étonne.
Car si l'homme démembre le chiffre 3 en désintégrant la matière, c'est à petite dose, à seule fin de détruire le chiffre 4 des autres pour faire triompher le sien. Il restitue au 0 ce chiffre 4 des autres, sans comprendre que le chiffre 3  dont tout se compose, se réorganise à son nez et à sa barbe, et que des chiffres 4, d'une puissance encore inconnue, se reformeront et le menaceront un jour.
Les hautes colonnes fulgurantes, qui montaient de Hiroshima et Nagasaki, ne furent que la colère du chiffre 3 qui se réintègre et retourne dans une zone où l'homme ne se mêle plus de ce qui ne le regarde pas.



4- Des perspectives du temps et des distances

Le chapitre Des distances du Journal d'un Inconnu (titre préliminaire Des perspectives du temps) a connu une élaboration lente et complexe dont le véritable journal (LPD) montre les revirements et redites:

Extraits de Le Passé défini  I p198 et suivantes :

23 mai 1952 (Vienne)
Déjeuner avec Hindemith. Il voudrait que nous fassions un oratorio ensemble.

28 mai (1952)
Je compte proposer à Hindemith de faire L'Apocalypse. Les thèmes dont parle Mme Hindemith sont épuisés par des chefs-d'oeuvre : Don Quichotte, Don Juan, etc. L'Apocalypse n'est pas un chef d'oeuvre. C'est mieux et c'est inépuisable.

30 mai 1952
Je ne dicte pas encore mon livre. Il se pourrait que je le terminasse aux îles grecques.
(...)
Le problème insoluble, c'est d'habiter une terre encore jeune dans de l'éternel, au milieu des galaxies naissantes et mourantes. Etre dans un organisme dont l'immortalité s'assure par la mort de nos habitacles.

Nous croyons vivre la vie de la terre alors que nous vivons une courte période de la vie de la terre entre des périodes détruites et les périodes qui suivront le cataclysme final de la nôtre (que nous appelons fin du monde).

Avant notre période la Côte d'Azur était glaciaire - la Côte d'Azur était en Sibérie du nord. Milly sous les eaux.

Un groom du Patmos-Palace devint fou. Il criait : "Je suis Jean" et il mangea le livre d'or de l'hôtel.
(...)
Pourquoi s'en faire? Du jour au lendemain nous pouvons être pris dans la queue d'une comète. La terre basculera sur son axe. Il pleuvra naphte et bitume. Et se terminera notre cycle et en commencera un autre. Vivons notre cycle sans orgueil.

Ce qu'on retrouve dans les cavernes et en haut des montagnes est encore de notre cycle. Du cycle qui précède le nôtre, on ne retrouve rien.

1er juin 1952
Les récentes soucoupes à Peira-Cava et Colmar.

Pour l'oratorio d'Hindemith. Etude des textes relatifs à la comète et sa queue balayant la terre - prises par les prophètes pour signes du ciel. (...) je compte construire et terminer l'oratorio en mer. (Partons  le 10 pour Athènes.)

4 juin 1952
Si l'on veut avoir quelque lumière sur les cataclysmes de l'Apocalypse et ceux que nous relatent les textes de la Chine, des Indes, de l'Egypte, sur les "miracles" qui furent des météorites, du vrai soufre, du vrai pétrole, de la vraie poix et la terre qui change d'axe - il est indispensable de lire le livre d'Immanuel Velikovsky: Mondes en collision.
Il doit y avoir dans chaque système solaire une planète oasis où se forme ce que nous appelons la nature et où des créatures se perfectionnent pour la rendre habitable.

Dans le travail Hindemith, ne pas me laisser aller à une sorte d'oratorio plus ou moins scientifique. Conserver le style de l'Apocalypse, les anges, les épées dans la bouche, les chevaux à tête de lion, des sauterelles à visage d'homme et couronnées d'or, la grande putain Babylone, etc.
(...)

Les gens, même ceux qui savent ont une tendance à croire qu'on pourrait retrouver des traces du passé de la terre et que les mammouths gelés et autres signes antédiluviens appartiennent à des cycles morts. Peut-être les mammouths et l'herbe de leur estomac ont-ils été figés sur place, mais les civilisations précédentes nous demeurent inconnues. Il y en avait sans doute de mille fois plus évoluées que la nôtre et il est probable que les cataclysmes se produisent lorsque la créature s'approche de certains secrets simples et qui lui échappaient parce qu'une fausse route du progrès avait été prise à l'origine. Les pôles ont changé de place. La terre ne tourne plus sous le même axe. Le soleil ne féconde plus les mêmes lieux. Il est probable que même le folklore des religions, légué, déformé, accommodé de bouche en bouche, n'arrive pas du fond des siècles, mais du fond de notre cycle, du fond d'une crainte des catastrophes cosmiques d'où notre cycle a pris naissance.

Vitesse d'une libellule, d'une mouche, d'un insecte qui se déplace. Les véhicules appelés soucoupes doivent être surpris par notre lenteur. C'est peut-être ce qui les intrigue.
Peut-être ne peuvent-ils pas se poser -ne peuvent-ils se poser qu'à l'aide de certains dispositifs spéciaux de leur monde.

Ce matin, nouvelle soucoupe volante vue par des milliers de personnes en Espagne (Malaga). Elle a évolué pendant une heure, de 13h30à 14h30 (heure locale).

5 juin 1952
Il est probable que les soucoupes signalées partout à l'heure actuelle ne sont qu'une, la même, qui a perdu sa formation et se demande avec angoisse comment la rejoindre. Si je devine juste, les créatures qu'elle abrite doivent vivre un drame terrible et circuler à une vitesse vertigineuse d'un point à un autre de notre ciel, s'approchant peu de notre globe et fuyant comme des flèches dès dès qu'elles se sentent observées.
Si son engin a la dimension que lui supposent nos calculs, il peut contenir une cinquantaine de créatures de notre taille ou bien une multitude de créatures d'une taille d'insecte ou bien une seule créature géante par rapport à nous. De toute manière, le comportement de cet engin révèle davantage une inquiétude que de la curiosité. Il imite les trajectoires folles d'un bourdon enfermé dans une chambre.

Si la formation cherchait une planète libre (colonisable) et si notre présence la gêne (il est possible que notre lenteur l'effraie) - il se peut que nous ne revoyions jamais les soucoupes et il est intéressant de se demander quel sera le sort de la soucoupe perdue. Elle reste sans doute le seul espoir terrestre d'apprendre quelque chose de son mécanisme, les forces qui la meuvent et la nature de ses pilotes.
(...)
(Le livre de Velikovsky)
L'atome est un système solaire. les électrons frappés par l'énergie d'un photon sautent d'une orbite à une autre plusieurs fois par secondes, tandis que (dit Velikovsky) étant donné l'immensité du système solaire, le même phénomène ne s'y produit qu'une fois par centaines de millions d'années.
Il est étrange que Velikovsky parle d'immensité de notre système et de petitesse de celui de l'atome alors que les dimensions n'existent que par rapport à nous. Notre système solaire est un atome. L'atome est un système solaire analogue au notre et ainsi de suite dans tous les sens et à l'infini.

Pour les civilisations que peuplent une à plusieurs planètes de l'atome le phénomène électron-photons se déroule au même rythme séculaire que les catastrophes enregistrées par les prophètes.
Notre univers est un atome, rien de plus. Il importe de le comprendre. Il serait fâcheux que les savants de ce que nous croyons être l'immensité (autres atomes) se penchassent sur notre système et le désintégrassent. Ce que nous faisons sans le moindre scrupule avec des systèmes que l'homme croit minuscules et qui sont de notre taille puisque la dimension n'existe pas, que nous ne le décidons que par rapport à la nôtre, qu'une puce ou qu'une mouche se croient aussi fort grandes et mesurent ce qui les entourent d'après elles.

Oeillères de la science. Aucun des savants atomiques ne songe que son travail détermine des fins de mondes. Il ne s'inquiète que de notre fin du monde à nous, de ce monde qu'il s'image être le seul qui compte. (Et même qui existe.)

Ce que nous appelons fin du monde ne pourra venir que d'une désintégration de l'atome qui est le nôtre. Cela ne dérangera pas plus le mécanisme éternel que la désintégration de n'importe quel autre atome ne le dérange.

Il n'y a sans doute qu'un bloc infini formé d'une combinaison d'atomes.
Chaque atome se croit le seul et prend pour des espaces immenses la matière où il gravite et l'énergie qu'il fabrique en frappant ses photons contre ses électrons. Le vide n'existe pas.

D'après les premières photographies de l'étudiant, les soucoupes se meuvent en formation triangulaire. Il y aurait donc un chef de pointe. Si la formation a perdu la soucoupe qui circule dans notre ciel, il est normal qu'elle ne retrouve pas sa route et qu'elle garde espoir qu'on vienne à sa recherche. A moins que cette visite ne représente une expédition d'une audace considérable et qu'on ne la renouvelle pas avant plusieurs siècles.
(...)

Déjà, en avion, à quatre mille mètres de hauteur, une maison est introuvable en tant qu'habitacle, si nos habitudes ne nous viennent pas en aide. Il est facile de comprendre qu'un atome séparé de nous par une distance d'autant plus incompréhensible que nous sommes auprès de lui et même faits d'autres atomes comme lui, paraisse inhabité à la science qui l'inspecte et que cette et que cette science rétablisse un rapport entre entre son système solaire et le nôtre. Et cependant ils sont pareils et les secondes de cet atome sont la durée des millions de siècles de notre univers.

Il est possible que les soucoupes soient très légères comme semblerait l'indiquer leur balancement de feuille morte dès qu'elles ralentissent. Tout dépend de la méthode avec laquelle une science supérieure à la nôtre arrive à combiner les atomes. Il est donc possible que le pilote puisse traverser la matière de la soucoupe sans recourir à aucune ouverture, du moins puisse voir au travers.
Il est possible que la soucoupe, si elle ne pèse rien, offre une résistance plus grande que n'importe quel métal et pulvérise les corps qu'elle heurte. (Ce qui est peut-être arrivé au pilote américain qui avait voulu en prendre une en chasse et qui a été pulvérisé en plein vol.)(...)

7 juin 1952
Découverte de ce qu'est la perspective du temps. Ebauché chapitre. je croyais comprendre et ne comprenais rien. Très difficile à expliquer sous une forme non scientifique. (Défense de l'inconnu donc apothéose du thème de mon livre.)

(...)
Peut-être supprimerai-je le chapitre sur les objets dits "soucoupes volantes". Se méfier. Des savants allemands disent que l'Amérique avait travaillé à quelque chose de ce genre, en Allemagne, sous Hitler. Epoque de la recherche sur les astéroïdes artificiels -sur quoi les américains méditent encore.

J'écrirai en Grèce le chapitre sur Oedipus Rex daté de Thèbes. Titre de chapitre: "D'un oratorio". (Note: lignes maintenues car dans Description de tableaux vivants qui met en mots la mise en scène de l'oratorio de 1952 reviennent à plusieurs reprises le symbolique des chiffres 1, 3, 4, 7 et 0, soit qu'ils figurent sur les dessins du décors des Pallas à tête de sauterelle, soit que les artistes les dessinent dans l'air.)

Je terminerai à Patmos le texte de L'Apocalypse.
(...)

Enigme du temps. Acropole. Le Parthénon est là. Il est toujours là. Il n'a jamais été là. Il ne sera plus jamais là et il sera toujours là tout en n'ayant jamais été là. Et même lorsqu'il ne sera plus là il sera là.

L'éternité se lamentait: "Comme je suis petite." Et la terre se lamentait: "Comme je suis grande." Elles n'étaient ni grandes ni petites, mais leur lamentation se nommait: "Bible". Et cela rapportait une fortune aux éditeurs.

Il n'y a ni petit ni grand ni lent ni rapide ni bas ni haut ni long ni court ni éternel ni fugace. Il n'y a rien et c'est ce rien qui fait tout. Et ce rien n'est personne; Et ce rien nous dépasse parce que nous nous croyons quelque chose. Et le tout est le cancer de quelque chose qui se meurt. (...)

Nous avons la chance étrange de vivre entre des cataclysmes. (Jusqu'à nouvel ordre.)

8 juin 1952
(...)
Perspectives. Si l'on pouvait construire un cerveau autour de la terre et qu'on en coupe des fragments, on obtiendrait que lignes droites. (...)
Perspectives du temps. Au fur et à mesure qu'un homme s'éloignerait de notre système pour en aborder un autre, le temps de notre système s'accélérerait et celui du système dont il se rapprocherait ralentirait jusqu'à prendre le rythme du temps humain. Si nous revenions ensuite sur notre systèmes des siècles et des siècles auraient passé. Mais la perspective du temps nous permet tout de même de revenir dans ce que l'homme croit le passé, selon le temps normal nécessité par notre voyage.

Ce qu'on m'opposera - ce qui est difficile à admettre et qui est pour moi certitude, c'est le jeu des distances. Avoir le nez sur des atomes (et nous sommes construits d'atomes) n'implique ni qu'ils sont loin ni qu'ils sont près. Ils sont d'un autre loin et d'un autre près, que le près et le loin dont l'homme a l'habitude. Ils sont pareils et se croient tous le seul système qui compte.

La dimension est un mirage. L'atome dans un de nos ongles est de la même dimension que notre système solaire. Et cet atome est fait de mondes faits d'atomes et cette infinité de mondes n'a ni commencement ni fin, ni durée ni taille. L'infiniment grand et l'infiniment petit sont une fable. Le petit ni le grand n'existent.

L'éternité n'existe pas plus que l'immédiat. Immédiat, Eternité sont des vocables qui ont fini par nous convaincre. Tout cela doit être d'une épouvantable simplicité.

13 juin 1952
(...)
Semble -voilà le mot qui revient le plus souvent sous ma plume. Il me semble. Il semble, si on observe... Pour un observateur il semblerait -il semble à l'homme... Si on s'éloigne, il semble -il semble si on s'approche. Semble long, semble court, semble petit, semble grand, semble loin, semble près, etc. Or ce qui semble n'est pas ou est autre chose. Et il me semble que cet autre chose est ce qui semble être à l'homme le néant qui me semble être une matière singulièrement bourrée de ce qui nous semble être le mouvement de la vie.

Il y aura décadence jusqu'au prochain cataclysme. On pourrait en calculer la date d'après le rythme des bombardements de l'atome. Seulement personne ne songe à établir un rapport. Ce cataclysme détruira tout. Effacera tout. Gommera tout -transformera la place des pôles, des mers et des terres. Et tous ces cycles se succèdent avec une vitesse qui doit en rendre le spectacle invisible comme les pales du ventilateur. Et pour l'homme il faut le vivre et découper le temps en minutes, en heures, en mois, en années, en siècles. Il est à croire que cette perspective de lenteur donne à l'homme le courage d'accomplir ce qu'il n'accomplirait pas s'il devinait que le cycle auquel appartient son histoire ne possède réellement aucune durée évaluable.

21 juin 1952
(...)
Avec des intervalles de plusieurs milliers de siècles la terre reçoit un choc, ce même choc qu'on constate plusieurs fois par seconde lorsqu'on observe le mécanisme de l'atome de ce loin qui est une autre forme de la distance, forme inconnue et qui nous fait croire à l'infiniment petit, lequel, pas plus que l'infiniment grand, n'existe. Chacune de ces choses change l'axe des pôles et la configuration des terres et des mers. Les hommes y périssent et les prennent pour la fin du monde. Leur pauvre effort recommence à zéro. Il est probable que la Grèce était un continent dont les îles sont les miettes. Peu à peu ce qui avait fleuri sur ces miettes s'est épuisé comme les provisions sur une épave.(...) La Grèce est un cadavre mangé aux mythes. Un fantôme couronné de fables.

25 juin 1952
(...)
L'idée du lourd et du léger, du petit et du grand, du passé, de l'avenir, du long et du court, du près et du loin, etc.,idées fausses qui empêchent les hommes les plus remarquables de comprendre quoi que ce soit au mécanisme de l'univers. Si ces hommes pressentaient que l'infiniment petit n'est qu'une forme inconnue de la distance, ils commettraient déjà moins d'erreurs savantes.

Cette vieille terre ridée
Je n'en suis pas très amoureux
Les hommes s'en font une idée
Curieuse. Tant mieux pour eux.

8 août 1952

Le radar de Philadelphie a enregistré hier un vol de soucoupes. mais ce qui trouble nos pauvres savants c'est qu'elles volaient à trente à l'heure. Inutile de dire qu'elle n'ont pas attendu les avions envoyés à leur recherche. "Pourquoi ne se posent-elles pas?" demandent les pauvres savants. l est probable que la guerre et la méchanceté ne jouent pas dans le monde d'où elles viennent. Ne pas se poser représente la prudence la plus élémentaire. On se ruerait sur l'engin, on le démonterait, on le briserait, on exposerait ses pilotes au musée de l'homme (...). A moins qu'on ne les massacre. Le rythme de ces soucoupes implique le degré de civilisation auprès duquel le nôtre doit apparaître comme les moeurs d'une île sauvage.

15 août
(...)
J'ai dicté les notes prises en avion, en bateau, pour le chapitre "Des distances". Ce chapitre d'une importance capitale ne servira naturellement à rien -mais un jour... 

10 octobre
Les pilotes de l'avion Londres-Nice et Roquebrune-Nice-Marseille ont vu la soucoupe. Ils l'appellent cigare, sans doute parce que la soucoupe se présentait de biais sur sa tranche. Chanel et Déon l'ont vue de Roquebrune à sept heures du soir. elle filait plus vite que le son. Un éclairage semblable au néon semblait l'envelopper d'une atmosphère isolante, protectrice de la nôtre.


Michel Déon  Mes arches de Noé


Un soir nous trouvâmes un banc près de l'olivier bi-millénaire qui est censé avoir vu passer des légions romaines. La nuit était tombée, très pure, constellée. On devinait à peine la Méditerranée que limitaient les lumières de la basse corniche, de Monaco et de Vintimille. Le gouffre sombre de la nuit immense imposait le silence et nous regardions le ciel vers l'Italie quand surgit de l'est à une altitude assez basse un feu rouge qui laissait une traînée d'étincelles derrière soi. Le feu se déplaçait à une telle vitesse qu'il lui suffit de quelques secondes pour disparaître à l'ouest. Je dus dire quelque banalité, du genre : « C'est fou ce que les avions volent vite maintenant. » Et nous n'y pensâmes plus.


Le lendemain Jean Cocteau téléphonait du Cap Ferrat et invitait Mlle Chanel à déjeuner. Elle annonça qu'elle viendrait avec moi et nous partîmes, laissant sa Cadillac et son chauffeur, pour mon M.G.
A peine étions-nous descendus de voiture que Cocteau dit :

- As-tu lu les journaux, Coco ? Un cigare volant est passé au-dessus de nos têtes hier soir… On l'a vu de l'aérodrome de Nice et quelques secondes plus tard un avion ligne l'a croisé au-dessus de Marseille. Maintenant il faut y croire ! Ainsi, cette vision fugitive, à peine vue aussitôt oubliée, la veille, et dont nous n'avions même pas reparlé, avait été signalée. Il s'agissait bien d'un OVNI.

Cocteau parut sidéré de notre indifférence momentanée à cette vision fantastique. Des astronomes, des radars, des milliers d'avions surveillaient le ciel depuis l'apparition des premières soucoupes volantes, et nous, tranquillement assis sur un banc au-dessous du village de Roquebrune, nous en avions regardé passer un sans même nous étonner.


29 octobre
(...)Dans le Tarn. Formation de seize soucoupes volantes évoluant sur Gaillac, en pleine lumière. (Seize et un cigare.) Il en tombait des gerbes de laine de verre qui s'accrochaient aux arbres. Mais ces gerbes fondaient dans les mains. On n'a pu en envoyer à aucun laboratoire. (Cheveux d'anges.)


* * *



Discutant des frontières entre religion, poésie et science, Cocteau se souvient que dans sa jeunesse Henri Poincaré lui disait "que les poètes avaient "bien de la chance", mais qu'on ne les croyait pas, faute de preuves.
Cet état de fait relève à la fois de la spécialisation des sciences classées dans divers tiroirs et de la tyrannie de l'expérience dont les données sont forcément appréciées par un observateur limité.
On se moquera facilement de l'imagination (de la prescience) qui contrecarre les doctrines. Souvenons-nous que lorsque Démocrite, inspiré par Zénon d'Elée et Parménide (tous trois dénommés "philosophes" mais qui écrivaient en vers) invente la théorie des atomes et proclame la coexistence de l'être et du non-être, il s'agit d'une théorie fantaisiste qu'Aristote et Platon tenteront de battre en brèche. Dix-huit siècles s'écouleront avant que la physique ne lui donne raison.


Le poète et la science (1958)


Quand Cocteau affirme l'inexistence du temps, ou du moins en fait une donnée locale mesurée par l'existence des créatures, modifiée par la distance ("le temps est un phénomène de perspective" réaffirme-t-il dans la préface à René Bertrand du Journal d'un inconnu) il reprend la théorie de la relativité générale à l'endroit où Einstein a achoppé. Ce n'est qu'en 1967 que les physicien Bryce de Witt et John Weeler concevront une "équation de l'univers" qui réconcilie relativité et physique quantique en éjectant la notion de temps. En 1988 Carlo Rovelli souligne: "Il se pourrait que la meilleure manière de réfléchir à la réalité quantique soit d'abandonner la notion de temps, de sorte que la description fondamentale de l'univers soit intemporelle". En 1955 peu avant sa propre mort, Einstein écrivait à la famille de feu Michele Besso: "Des gens comme nous, qui croyons en la physique, savons que la distinction entre présent, passé et futur n'est seulement qu'une illusion obstinément persistante": paraphrase en quelque sorte de la flèche cruelle de Zénon d'Elée. Ne nous moquons pas trop vite des illuminations des poètes...


En somme l'Apocalypse de la Bible n'est pas une vision mais la description en termes symboliques et naïfs d'un phénomène qui s'est déjà produit, qui est en train de se reproduire. Une Apocalypse "mineure" s'est produite -entre autres- au moment où les anges d'aciers sont apparus pour détrôner les dieux et les rois de l'antiquité gréco-romaine. C'est ici qu'apparaît le lien entre fin, origine du monde et soucoupes volantes.




Ces thèmes qui reviennent dans le Journal, Cocteau, sans jamais les formuler en essai, les répète de préface en préface.



5- Des soucoupes volantes


"A l'échelle du cosmique -toute la physique moderne nous l'apprend- seul le fantastique a des chances d'être vrai" Teilhard de Chardin.


Cocteau La Conquête de l'Inconnu 
(mural parfois baptisé à tort La chute d'Icare)

Dès 1953, Jean Boullet, émule et ami de Cocteau qui a préfacé son premier livre Tapis Volant, publie un livre qui n'est pas sans rapport avec le mur de Cocteau.

Tout avait commencé par une plaisanterie onomastique dans Appogiatures:


SOUCOUPES VOLANTES

Les soucoupes volaient à la terrasse du Café de la Rade. Les garçons n'y pouvaient rien et disaient que ce n'étaient pas des soucoupes mais des mirages. Terrible vol silencieux de soucoupes que les consommateurs se lançaient à la tête, qui ne touchaient personne et disparaissaient silencieusement vers l'est.
Des femmes pleuraient. Des homme, révoltés, criaient au scandale et voulurent se faire rembourser les consommations qui tachaient les costumes de toile blanche. D'autres craignaient que les soucoupes ne revinssent et ne les frappassent. On ne s'y reconnaissait plus. Le store pendait, FÉ DE LA RADE était tout ce qu'on pouvait lire sur la banderole en fuite sur la digue. Les photographes prétendaient avoir des preuves. Mais lorsqu'ils développèrent les preuves-épreuves, aucune soucoupe n'avait été prise par leurs appareils.


Le poème n'ayant suscité aucun commentaire, Cocteau juge sans doute possible de s'aventurer plus sérieusement sur le sujet : en 1956, au mépris de toute prudence, il donne une préface au livre de Jimmy Guieu publié dans la collection Fleuve Noir : Black-out sur les soucoupes volantes. On y lit:

Le mythe devient vrai à la longue, tandis que l'histoire, à la longue, devient fausse. Il n'y a que des imbéciles à grande gueule pour croire à des ballons-sondes, à des phantasmes, à des hallucinations collectives chaque fois que l'univers s'exprime en marge de leur programme de vie. (...) De longue date, je me demande si ces boules vertes, ces lumières intelligentes, ces foudres pensives ne nous viennent pas d'une dimension échappant au contrôle des nôtres et si ces créatures, je ne dirai pas plus évoluées mais autrement évoluées que nous, ne connaissent pas le secret d'apparaître et de disparaître, d'obtenir la transparence et la désintégration complète avec le moyen de "s'épaissir" et de se réintégrer sur commande. (...) Ce serait notre triomphe à nous autres que d'avoir flairé des forces qui demeurent inopérantes sur nos sens d'infirmes.


De longue date en effet, le projet de s'exprimer ouvertement sur le sujet démange Cocteau, puisqu'il envisageait déjà d'y consacrer un chapitre du Journal d'un Inconnu dont on peu penser que les esquisses ont servi, non seulement à la préface au livre de Guieu, mais aussi l'article peu connu paru dans Jour de France du 25 novembre 1954.Cocteau y évoque en encart la curieuse thèse autrichienne des animaux de l'air. Serait-ce pour rendre plus crédible l'autre option, celle d'appareils habités construits par une intelligence supérieure ou bien tente-t-il de suggérer que ces appareils eux-mêmes seraient constitués de matière organique? On verra en effet plus loin qu'il ne croit absolument que le déplacement des OVNI soit d'ordre anarchique, mais au contraire qu'il obéit à des lois.

(A propos des "distances" et des perspectives d'ailleurs, comparez la photocopie de cet article et la transcription qui le suit: vous comprenez alors que le changement d'échelle non seulement vous permet de le lire, mais vous donne l'illusion, une fois que vous en connaissez le contenu, qu'il était lisible tel quel...)




J'admets parfaitement que les Américains redoutent une vague de suicides comme en soulève l'annonce fantaisiste de la fin du monde ou une farce d'Orson Welles, et que le France plaisante, puisqu'elle plaisante de tout. Mais cela n'empêche pas les personnes sérieuses d'envisager l'affaire dite des "soucoupes" avec toute la gravité qu'elle exige. En tenant compte des témoignages de plaisantins et d'imaginatifs, il reste un nombre considérable de témoignages dont il importe de confirmer les rapports. Nous savons aujourd'hui que les engins existent et et qu'il y a peu de chance qu'ils soient d'ordre terrestre..
Ces engins se meuvent en silence sauf un léger sifflement-ronflement si on assiste à leur départ. En silence et à toute vitesse en émettant des lueurs blanches, oranges, bleu sombre et vert pâle. Ils se posent sur des pieds exactement pareils
à des pieds de tabouret. Ils doivent être gyroscopiquement montés à cardan, ce qui fait croire aux témoins que toute la masse tourne sur elle-même. Vus à l'horizontale, ils affectent la forme d'un cigare et lorsqu'ils s'élèvent reprennent la forme de disques, obéissant aux simples lois de la perspective.
Il existe de petits engins de trois et dix mètres de diamètre et de vastes engins de cinquante mètres de diamètre. Les vastes engins peuvent être soit des garages de petits engins, soit de petits engins de forme gigantesque.. Les créatures qui usent de ces différents engins sont, soit de très haute taille, soit de taille terrestre, soit de très petite taille, 1m20 environ. Il est possible que les petites tailles obéissent aux grandes, comme il arriva chez nous aux périodes pré-diluviennes. Les vastes engins viennent peu et demeurent souvent immobiles à une hauteur de dix mille mètres d'où ils nous observent. La planète de ces visiteurs doit avoir continents et races et la diversité des types entrevus n'est pas plus étranges que si un de ces visiteurs voyait tour à tour, un blanc, un noir, un jaune, un pygmée.
Les phénomènes de paralysie et d'immobilisation que l'on constate, voire les abreuvoirs qui se vident et le bétail blessé qui s'affole, doivent être aux forces possédées par les visiteurs ce qu'une grenade est à la bombe H.
Les deux satellites nouveaux apparus dans notre système il y a quelques mois, à mille six cents kilomètres de la terre, peuvent être les œuvres de la planète X et servir de relais et de garages à ses véhicules. Les pilotes peuvent obéir à des ordres de politesse et de réserve analogues à ceux auxquels obéissait l'armée allemande au début de l'occupation.


LES HAUTES COUCHES DE L’ATMOSPHÈRE SONT-ELLES HANTÉES PAR DES MÉDUSES?

"La psychose des soucoupes volantes peut devenir dangereuse" a déclaré, devant l'Académie de Médecine, le professeur Heuyer. Une assemblée composée d'hommes aussi sérieux et respectables que l'Académie de Médecine a été donc obligée de prendre position sur ce problème -pour constater son authenticité, il est vrai.
Tel n'est cependant pas l'avis de l'Union Astrologique Autrichienne qui siège à Vienne. Madame Zoé Wassilko, sa présidente, a exposé à l'occasion de la dernière réunion de cette société une théorie destinée à bouleverser nos conceptions sur les soucoupes volantes. "Les constructeurs des soucoupes volantes ne sont pas des hommes, mais la nature elle-même", a-t-elle déclaré. La terre est peuplée d'animaux multiformes, l'eau remplie de poissons et l'air retentit du battement d'ailes des oiseaux. Seul parmi les quatre éléments, le feu semble ne pas tolérer la vie. Or les soucoupes volantes constituent l'essence même du feu, rechechée depuis l'antiquité.
Il y a peu de temps encore, on a pensé que la vie n'existait pas dans les profondeurs maritimes. Aujourd'hui, on connait les méduses, ces curieux organismes qui luisent de couleurs différentes, variant du rouge au vert dans l'eau obscure. Il existe enfin des méduses blanches et ce sont ces mêmes  trois couleurs qui ont frappé ceux qui ont cru voir des soucoupes volantes.
- Observez-les ajoute Mme Wassilko et ne croyez vous pas qu'elles ressemblent à des méduses gigantesques? Elles traversent les cieux, groupées exactement comme les poissons ou les oiseaux et leur rapidité extraordinaire devient compréhensible dès qu'on y réfléchit.
On a constaté que les soucoupes volantes ont une vitesse horaire de 63 000 kilomètres à l'heure. Un requin avance à une vitesse de 120 km heure. Si l'on compare la densité de l'eau et de l'air, et si l'on tient compte de la différence de résistance de ces éléments, on arrive à la proportion de 75 à  1 et on obtient le chiffre approximatif de 63 000 km. Ces méduses de l'air avancent sans bruit et il faut qu'elles s'approchent considérablement de nous pour qu'on puisse percevoir un murmure qui rappelle celui des abeilles. L'élément où ces animaux évoluent est l'atmosphère qui commence à 75 km au-dessus de la surfaces de la terre et dont la température s'élève à 200 degrés. Elle commence donc là où se trouve la limite atteinte par les engins expérimentaux construits par l'homme.
Les méduses de l'air se composent de peu de matière et de beaucoup d'énergie que nous pouvons qualifier d'électrique. Elles disposent d'un organe qui ressemble au radar et qui leur rend possible, tout comme la chauve-souris, d'éviter des obstacles. Il est probable que l'électricité exerce sur ces animaux une attraction comparable à celle de la lumière sur le papillon, ce qui expliquerait leur apparition plus fréquente durant ces trente dernières années et aussi le fait qu'on les observe surtout au-dessus des villes et des postes émetteurs.
Il est impossible de classer zoologiquement dès maintenant ces méduses de l'air. Mais il est permis de supposer, d'après Mme Wassilko, que les "cigares volants" sont les femelles qui en plein vol donnent naissance à des petits. d'une taille de 30 cm à leur naissance, ils deviennent les monstres que nous connaissons.
Nous ignorons évidemment tout de leur vie et nous ne savons pas non plus si ces animaux peuvent devenir dangereux. Il est cependant certain qu'ils émettent de l'électricité -comme de nombreux poissons- dès qu'ils se sentent menacés. Le pilote américain qui avait poursuivi une soucoupe volante semble avoir été pris dans le champs électrique de cette bête et il a été abattu. Aucune explication n'a pu être donnée de cet "incident", l'avion ayant été retrouvé en morceaux, comme s'il avait été découpé. Ces animaux sont mortels comme tous les êtres vivants. Après leur mort il tombent sur la terre. Il existe un récit datant du milieu du XIXè siècle et venant des Etats-Unis, qui raconte comment des paysans ont découvert une masse de 400 kilos, tombée du ciel, visqueuse et malodorante, et qui s'est dissoute avant qu'on ait pu l'analyser.
Dans sa conclusion, Mme Wassilko compare ces matières d'un autre monde à des animaux fabuleux tels que les dragons et nous rappelle que la sagesse des nations a toujours cru à l'existence de ces êtres légendaires. Pour elle, les soucoupes volantes ne seraient qu'une version moderne -et cette fois-ci exacte- des plus vieux contes de l'humanité.

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Il faut observer  humblement et modestement des phénomènes qui nous paraissent miraculeux et fantasmagoriques, comme eussent paru miraculeux et fantasmagoriques sous Louis XIV, un téléphone, un poste de radio ou de télévision.
L'homme se croit un phœnix, un roseau d'or, en outre un roseau qui pense, une mesure idéale, et il n'est pas mauvais qu'il déchante, s'aperçoive qu'il n'est qu'accident dans un mécanisme implacable et sans doute très simple, mécanisme qui lui semble compliqué parce qu'il doit toujours remonter la pente des effets aux causes et imiter à la sueur de son front la science infuse des insectes et des plantes. Pour la fleur de nos jardins appelée "impatience" il n'est pas génial que sa cosse verte éclate et se change en un ressort puissant qui projette les graines. Ce prodige en est un pour l'homme qui le trouve génial parce que la pensée l'empêtre et lui représente un travail intellectuel de la fleur. Il n'est pas génial pour la fleur qui pourrait se dire "je ne pense pas, donc je suis". Car la pensée retarde et embrouille les actes. L'erreur fondamentale de l'homme consiste à prendre pour l'unité universelle pour de la la multiplicité, parce que son aberration est d'ordre fragmentaire et que les différentes branches scientifiques travaillent chacune de leur côté et ne correspondent pas entre elles, et que par exemple, Hoerbiger et son télescope, Heinsenberg et son microscope, observent sans s'en douter le même phénomène.
On ne peut rien inventer qui n'existe, l'irréel en art est un pré-réalisme car la réalité arrive toujours à rejoindre les imaginations, fussent-elles extravagantes.
Voir un engin appelé "soucoupe" me stupéfierait moins que d'apprendre qu'il n'en existe pas et qu'ils résultent d'une psychose, l'hypnose collective ne pouvant se produire sur d'innombrables personnes séparées par le temps et par l'espace -à moins que le temps-espace n'existe pas selon nos concepts, ce qui soulève un autre problème. Je conseille de lire dans le très bon livre d'Aimé Michel "Lueurs sur les soucoupes volantes", l'hypothèse du capitaine Clairouin.
Si tous les témoignages quotidiens étaient faux de par le monde, cela serait aussi insolite que si le rouge cessait de sortir sur toutes les tables de roulette.
Les croyances se fondent sur l'invisibilité. Cesse d'être cru ce qui trop se montre. Même la Sainte Vierge est prudente.
Mais Vénus, Saturne sont inhabitables pour des créatures de notre espèce, mais ces créatures terrestres oublient que la terre s'intègre dans la voie lactée, et que la voie lactée est produite par des milliards et des milliards de poussières habitables et pareilles à celle où nous sommes.

Passée notre atmosphère lourde, les engins peuvent atteindre la vitesse de la lumière sans plus de dommage que les surfaces ionisées. Ils ne suivent pas une double ligne tracée au recto et au verso d'une feuille pour rejoindre un point central. ils empruntent le "trou à travers la feuille" dont parle un savant habile à transformer l'abstrait en concret.
Ampère est le véritable inventeur terrestre des soucoupes. On a oublié son bonhomme qui repose dans son support magnétique et l'on a oublié la récente assiette aérienne du Salon des Arts Ménagers qui lévitait et circulait toute seule. Notre progrès aurait sans doute inventé ce genre de véhicule si, après le retard amené dans le problème du vol par le jupon de Mme de Montgolfier, il s'était orienté dans une autre sens, n'avait pas perdu son temps à imiter les ailes de l'oiseau. Si, par exemple, au lieu d'inventer la roue, on avait fabriqué les premières voitures avec des pattes mécaniques.
Je pourrais vous parler pendant plusieurs semaines, mais je cesse et je félicite mon ami Malaparte de n'avoir pas été dans sa maison lorsqu'une soucoupe s'est posée sur sa terrasse d'Anacapri. On aurait déclaré "c'est du Malaparte" et on ne l'aurait jamais cru.
Le ciel me garde moi-même de voir une soucoupe, car je devrais me taire, ce qui est difficile pour un bavard. Mais mieux vaut se taire que de ne pas être cru.


A l'automne 1954, une vague sans précédent d'observations en France (et les premières rencontres du 3è type) relance la curiosité de Cocteau qui note le mardi 12 octobre 1954 : « Dans le journal je ne m’intéresse plus qu’à ce qui concerne les soucoupes.» Cet intérêt ne sera révélé au grand public qu'en 1989 avec la parution du tome III du Passé défini.

Le 14 septembre 1954, Cocteau rencontre Aimé Michel.
" Quand j’ai rencontré Cocteau pour la première fois, en 1954, il était moribond. Un infarctus le clouait au lit. Il ne savait pas s’il s’en tirerait. Et ce qui me frappa, c’est qu’il s’en souciait comme d’une guigne. Tout ce qui l’intéressait, c’était de savoir ce qu’il y avait derrière la vague de soucoupes volantes qui déferlait alors sur l’Europe."

"Il faudrait chercher si ces objets se déplacent sur certaines lignes, s’ils décrivent des dessins, que sais-je ? rapporte Aimé Michel dans Mystérieux objets célestes. Tu pourrais voir par exemple s’il y a des coïncidences entre leurs parcours et les lignes magnétiques terrestres, ou d’autres lignes ayant une signification quelconque.  Le résultat fut surprenant : un certain ordre était suggéré par la succession des heures et des lieux. J’essayai de retrouver cet ordre à des jours différents : non seulement il y était, mais il se précisait."

Sur l'intuition de Cocteau, Aimé Michel bâtit la théorie de l'orthoténie: en gros, Michel constate que les observations (jusqu'à 6 le  24 septembre 1954) se produisent en ligne droite, définissant une ligne Bayonne-Vichy, que les ufologues dénommeront BAVIC. Michel croit s'apercevoir que la plupart des observations réalisées après 1954 se situent dans des pays traversés par le pourtour du cercle autour de la terre obtenu en prolongeant cette ligne.

Le dimanche 13 juillet 1958, Cocteau note dans son journal : "Un seul homme a bien étudié le problème : Aimé Michel, et un seul autre homme a découvert une preuve solide : moi (preuve reconnue par Aimé Michel dont j’ai orienté les recherches). Mais jamais on ne nous cite." et le 20 juillet, il ajoute: " Lu dans le ciel Nice-Milan-Venise, le livre d’Aimé Michel, Mystérieux objets célestes. C’est un monument de l’intelligence humaine en face d’un monument du crétinisme humain."

Même si la théorie de l'orthoténie, longuement discutée a été peu à peu abandonnée par la suite des "vérifications" par le moyen d'ordinateurs de Jacques Vallée au milieu des années 60, sa formulation marque les débuts d'une étude scientifique des phénomènes, la "nouvelle science" s'opposant désormais aux sciences officielles.



Le dormeur à la soucoupe volante (1952)